Critique de la philosophie des droits de l’homme de Hedi MAJRI

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Voici un essai qui nous bouscule parce que si les droits de l’homme ont déjà été remis en cause, leur philosophie, elle, n’a jamais été critiquée. Il est intéressant à mon sens de prendre du recul et de comprendre le monde sous des angles nouveaux. Ce livre est-il déroutant ? Oui, et cela fait du bien ! A chacun de se faire sa propre idée.

Je vous invite à lire la présentation de Critique de la philosophie des droits de l’homme rédigée par Hedi MAJRI, Professeur de philosophie et docteur es sciences politiques :

L’introduction de cet essai philosophique pose la question des droits de l’homme dans une problématique plus générale que l’on pourrait résumer ainsi : quelle est la véritable valeur des droits de l’homme aujourd’hui ? Valeur déclarative, idéale ou réelle ? Pourquoi sont-ils écrits et non respectés ? Pourquoi les invoque-t-on au moment des crises et les oublie-t-on le reste du temps ? Sont-ils mal fondés dès le départ ? Ne faut-il pas revoir leurs fondements philosophiques ?

Interroger leurs origines et leurs fondements par la critique nous semble être la bonne méthode pour donner un vrai sens et une nouvelle vie à ces droits, synthétisés dans la Déclaration de 1789 et celle de 1948. Deux difficultés majeures, la complexité de la problématique et l’étendu du sujet, poussent la critique plus loin, à savoir comprendre le sens et l’existence des droits de l’homme. Leurs sens étant nombreux – liberté, sûreté, résistance à l’oppression, égalité, justice… – des paradoxes surgissent inévitablement. La critique se penche alors sur les concepts et conceptions des droits de l’homme : le droit, le bonheur et la liberté, qui sont mis en parallèle avec la sûreté, la propriété et la résistance à l’oppression ; elle montre alors le paradoxe des contraintes et des limites. Elle démontre aussi que les concepts et les conceptions sont mal fondés et contradictoires dans leurs contenus utilitaristes et idéologiques. Le problème de la transcription du droit naturel en droit réel reste posé. D’où l’antinomie de l’origine : les droits de l’homme sont-ils à l’origine des problèmes politiques ou le contraire ?

La critique s’intéresse ensuite à l’universalité des droits de l’homme, qui nous amène à nous interroger sur l’existence même de l’homme, celui des droits de l’homme. La dignité bafouée de l’homme, la dégradation de la personne humaine, l’inégalité constatée et jamais réparée et l’injustice criante de l’homme vis-à-vis de l’homme semblent être les avatars de la propriété privée, défendue par les Déclarations de 1789 et 1948. La critique met en évidence cette contradiction : d’une seule différence va se créer une inégalité qui elle-même va entraîner une injustice, et en découlera une menace pour l’universalité des droits de l’homme.

De là, la critique se concentre sur l’adéquation entre le droit et le fait qui engendre des paradoxes comme celui des différents principes (principe de justice, principe politique) et des réalités concrètes (principe de pouvoir, principe de religion). En effet, la confrontation idéologique de la bourgeoisie et du prolétariat ou paysannerie a laissé deux libertés contradictoires : liberté individuelle (individu, homme, citoyen) et liberté collective (les cinq contrats sociaux laissés par les philosophes Hobbes, Locke, Rousseau, Kant et Hegel. La liberté individuelle est contradictoire parce que l’homme d’aujourd’hui ne sait pas toujours ce qu’il est réellement (est-il homme ou citoyen ?). Même remarque pour la liberté collective : beaucoup d’hommes ne savent pas sous quel contrat social ils vivent. Quant aux principes, ils sont proclamés, jamais véritablement respectés. Ils sont contradictoires intrinsèquement et extrinsèquement.

La critique se poursuit sur les valeurs des droits de l’homme, en particulier celle de la valeur universelle de la liberté. Elle constate l’antinomie entre cette valeur et celle de la diversité culturelle et sociale. Les inégalités persistantes entre les hommes sont certainement les véritables obstacles au développement des droits. C’est pourquoi la critique suggère la valeur morale de la liberté comme le véritable secours, le but étant l’avènement d’une société juste où régneraient les vraies valeurs de liberté, d’égalité et de coopération entre les individus de culture et de classe sociale différentes. Le principe de la liberté universelle et morale ne peut donc être que celui-ci : nous sommes tous différents et nous sommes tous parents.

Vient le tour de la critique formelle des droits de l’homme, à partir de la constitution d’un droit universel malgré la diversité du droit, qui nous conduit à explorer une antinomie prise en charge par les constitutions laïques des Etats, l’ONU, et par des organisations nationales et internationales, comme la Fédération internationale des droits de l’homme, la Ligue des droits de l’homme ou Amnesty International. Mais toutes ces institutions ont leurs limites. La violation des droits est toujours en contradiction avec le principe « l’homme ne pouvant être le propriétaire de l’homme ».

Malgré la diversité des cultures, des sociétés, des politiques et des religions, la critique retient les arts comme moyens pour faire prendre conscience des droits de l’homme. La curiosité bien aiguisée, l’impertinence constante et la capacité d’indignation sont de solides conditions pour instituer des valeurs universelles. La critique propose un postulat : que l’être humain forme l’essence de sa vie par ses propres actions. Mais elle le met en garde contre toute institution humaine devenue règle, car les règles sont relatives. D’où le paradoxe : instituer, est-ce s’enfermer ou s’ouvrir ? La valeur universelle de l’homme n’est- elle pas alors la valeur absolue ?

La critique matérielle va aborder les obstacles rencontrés sur le chemin de l’universalisation des droits de l’homme. Comme par exemple les religions, les croyances qui deviennent vite des pratiques, des préjugés engendrant des conflits et des souffrances à ne plus en finir (l’islam radical). D’où la question : les règles instituant l’universalité des droits de l’homme sont-elles divines ou humaines ? La critique interroge alors la culture classique et propose un changement de mentalités, car les inégalités, comme les atrocités, sont les produits des mentalités. Une culture politique, une morale du devoir et une autre philosophie s’imposent alors comme nécessités de demain.

Puis la critique examine la subjectivité des droits de l’homme et propose d’étudier sa finalité à la lumière des moyens et des fins : l’homme n’est pas un moyen, mais une fin ; l’homme est libre ; l’homme est vertueux de part sa raison, non sa nature. Elle examine aussi la conception de leur valeur sous trois aspects : juridique, moral et universel.

La critique objective peut s’intéresser maintenant aux valeurs des droits de l’homme, en particulier à leur fonction et leur place dans la société. Il y a cependant trois fonctions à remplir afin qu’ils puissent avoir une valeur objective : fonction morale, fonction civile, et fonction politique. Mais celles-ci restent relatives à l’espace et au temps. Les vraies valeurs semblent être conditionnées par la sauvegarde de l’être social qui n’est possible qu’avec le respect d’autrui, et aussi quand l’Etat est l’esprit objectif des hommes. L’esprit absolu qui est l’unité de l’esprit subjectif relatif et l’esprit objectif universel guide l’esprit des droits de l’homme vers son achèvement tout en restant lui-même conditionné par le postulat : le droit est réciproque au devoir.

Enfin, la critique met à nu la dualité contradictoire des valeurs des droits de l’homme, qui fait obstacle à leur application ainsi qu’au droit tout court. Elle dévoile alors une vérité dualiste empêchant le sens commun de pratiquer le devoir, non l’intérêt immédiat. Le sens de leurs valeurs est-il alors critique ou philosophique ? Il reste et demeure critique si la formule « droits de l’homme » est galvaudée, déclarée mais non appliquée, abstraite, non concrète, représentant des droits formels, non des droits réels dans une démocratie fondée sur des intérêts économiques. Il reste et demeure philosophique si grâce aux principes du siècle des Lumières, au concept de partage, du penser par soi-même, il conduit à l’amour entre les peuples et leurs dirigeants, à l’amour entre les hommes tout simplement.


Hedi Majri est professeur de philosophie et docteur ès sciences politiques. Il a donné de nombreuses conférences et a publié plusieurs articles pour des quotidiens et revues de prestige, entre autres Le Monde, Le Nouvel Observateur et la revue Esprit.

Cet essai est publié aux éditions Ovadia au prix de 20 €.

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