by Valérie Desforges

Interview de Stanislas Lalanne, évêque de Pontoise pour le Val-d’Oise

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Quel est votre parcours ?

J’ai l’impression d’avoir toujours été un nomade ! Digne héritier d’un père militaire, officier du génie, mon enfance et ma jeunesse ont été jalonnées par de fréquents déménagements, au gré des garnisons. 

La période la plus marquante aura été certainement ces quatre années en Algérie, de 1958 à 1962. Période passionnante et déstabilisante ! Quand je reviendrai de Constantine à Versailles, via un séjour à Baden-Baden, je serai le même mais complètement différent. Tout aura changé pour moi, après avoir connu la violence, la souffrance, côtoyé la mort… Et j’aurai du mal à partager cela avec mes anciens camarades de classe n’ayant pas quitté l’Hexagone. 

Et votre désir de devenir prêtre ?

Depuis ces années, les questions existentielles, les questions du sens, n’ont cessé de m’habiter. Et c’est en Terminale, interpellé par mon aumônier de lycée, que je me mets à penser à devenir prêtre. Mais, passionné de biologie et pas encore certain de ma vocation, je m’inscris d’abord dans une classe préparatoire aux écoles vétérinaires qui s’ouvre au lycée Hoche à Versailles !

Et pourtant, à la rentrée suivante, au lieu de rentrer dans une des écoles vétérinaires, je me lance dans cette formation pour être prêtre. Neuf années de maturation, au grand séminaire de Versailles, puis à l’institut catholique de Paris et à l’université de Tübingen, où j’aurai la joie d’avoir comme professeur Joseph Ratzinger, le futur pape Benoit XVI ! Neuf années ponctuées par le service militaire et par une licence d’allemand, familier de cette si belle langue de Goethe !

Vous êtes connu pour vos actions sur le terrain et vos ouvrages. Pouvez-vous nous en parler ?

Ordonné prêtre pour le diocèse de Versailles, en 1975, je me passionne d’emblée pour le travail pastoral auprès des jeunes. Et les questions éducatives sont devenues, au fil des années, et de plus en plus, un fil rouge de mon parcours de prêtre. 

Dans une société plurielle et fragile, la tâche éducative est essentielle, au-delà de la nécessaire transmission des savoirs et de la non moins nécessaire acquisition des compétences. Elle se doit d’ouvrir les jeunes à l’universel par la culture, seule en mesure de rendre possible le dialogue si vital entre générations.

Cela s’est joué à travers les aumôneries de collèges et de lycées, le Centre national de l’enseignement religieux (CNER), la direction de plusieurs revues pour adultes s’occupant d’enfants et de jeunes, la publication d’un certain 

nombre de livres présentant la foi chrétienne de manière simple et accessible, aussi bien à des jeunes que des adultes.

Je pense, en particulier à deux ouvrages collectifs : « l’Encyclopédie catholique pour tous », Théo, premier ouvrage de ce style en France, et ce livre pour enfants Et qui donc est Dieu ?, présentant 150 réponses à de vraies questions d’enfants. S’il est possible de vivre sans connaître toutes les réponses, il est impossible de grandir dans se poser des questions ! Chacun de ces ouvrages a dépassé les 200 000 exemplaires.

Finalement, ma passion, c’est de réfléchir comment dire Dieu à nos contemporains. Quel défi de tenir une double fidélité ! Fidélité au message reçu des apôtres, premiers témoins du Christ, et fidélité à la vie des hommes et des femmes de ce temps. Des hommes et des femmes habités par des joies, des jubilations, mais aussi des peines, des épreuves, des blessures, parfois tellement profondes.

Cette passion qui m’anime d’annoncer la joie de croire, la joie d’être aimé, elle s’est exprimée à travers un certain nombre de missions, au plan très local, par exemple comme curé de paroisse dans une ville nouvelle, ou au plan national et international. Je pense en particulier à ces années où j’ai été le porte-parole des évêques de France, conduit quotidiennement à décrypter l’actualité de la vie de l’Eglise, en France et à Rome, à commenter les grands événements, dans la presse écrite, les studios de radio ou sur les plateaux de télévision.

Je pense aussi à cet appel du pape Benoît XVI, en 2007, à devenir évêque, successeur des apôtres. D’abord du diocèse de Coutances et Avranches, et donc du Mont-Saint-Michel, puis de celui de Pontoise depuis cinq ans. Et c’est toujours cette joie de servir un peuple qui m’est donné à aimer, à guider, à accompagner sur les chemins de la foi. 

Expérience magnifique, très mal connue de beaucoup, et qui m’a conduit à écrire ce livre publié il y a quelques mois : Un évêque se confie (Bayard Editions). Je crois que les meilleures réponses que je puisse donner aux questions sur le sens de la vie, c’est la façon avec laquelle je vis d’innombrables rencontres, riches et parlantes. Le livre en est peuplé, si bien que j’aurais pu l’intituler : Un évêque avec les gens ! Tout au long de ce livre, j’ai évoqué mes rencontres, la place du Christ dans mon itinéraire personnel et dans ma mission d’évêque.

L’Eglise a-t-elle une parole à dire sur les questions de société ?

Bien sûr ! Nous sommes dans une société de plus en plus individualiste, marquée par une forte sécularisation et une tendance à renvoyer l’Eglise dans le pur domaine de la vie privée, dans celui des opinions ou des convictions personnelles. 

En 1905, la loi de séparation des Eglises et de l’Etat avait consacré la laïcité de l’Etat. Mais ce sujet de la laïcité est devenu un lieu de tension indéniable car chacun met, derrière cette notion, des conceptions très différentes. 

Au sens strict, la laïcité signifie la séparation de l’institution politique et de l’institution religieuse. L’Eglise ne commande pas à l’Etat, l’Etat ne commande pas à l’Eglise ! 

Mais notre pays est agité par un débat qui oppose les tenants d’une laïcité étroite, qui perçoivent dans toute religion un ennemi potentiel de la République et de la liberté, et les partisans d’une laïcité ouverte qui considèrent la République comme la garante de la place des religions, de l’expression des croyances et des convictions.

Et donc, aujourd’hui, certains militeraient pour une laïcité de la société elle-même. La peur de l’islam après les attentats terroristes et la dénonciation des fondamentalismes religieux, d’où qu’ils viennent, ont renforcé cette tendance ces derniers temps. 

En d’autres termes, la laïcité de l’Etat est un cadre juridique qui doit permettre à tous, qu’ils soient croyants ou non-croyants, de vivre ensemble. Elle ne doit pas dépasser son objectif en essayant de faire de cette laïcité un projet de société. La conséquence serait alors d’envisager une neutralisation religieuse de cette société, en évacuant le religieux de la sphère publique vers la seule sphère privée où il devrait absolument rester enfoui et caché !

Je crois que l’Eglise catholique a un rôle essentiel à jouer, en concertation avec les autres Eglises chrétiennes mais également avec d’autres religions, pour apporter sa pierre, sa réflexion, aux débats que notre pays se doit d’avoir et pour éclairer les consciences. Finalement, les catholiques de France doivent résister à deux tentations : celle de la forteresse assiégée et celle de l’alignement sur la mentalité actuelle !

Pourquoi prendre la parole ? Tout simplement, parce que les catholiques sont des citoyens à part entière, qui vivent aussi les transformations au milieu de leurs contemporains. Ils ne peuvent donc pas se désintéresser de ce qui touche la vie en société, la dignité et l’avenir de l’homme. Je pense, par exemple, aux débats sur la bioéthique, aux questions touchant l’accueil des migrants, la justice sociale, la construction de la paix, l’édification du vivre ensemble… 

Je suis convaincu qu’une conception étriquée de la laïcité priverait la vie publique d’un apport précieux des Eglises chrétiennes pour la vie de notre pays.

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