Le 24 février 2026 – Psychologue, responsable du domaine sciences humaines et sociales à l’Agence de l’Innovation de Défense (AID) du ministère des Armées, Guillaume Chillet a passé 25 ans à étudier : Comment notre cerveau fonctionne.
En 2026, Guillaume Chillet publie « Petit Traité de Souveraineté Cognitive » (Amazon), un ouvrage qui bouscule notre approche de la désinformation.
Notre entretien à l’École militaire fait suite à une première rencontre dans le cadre de l’Agence de l’Innovation de Défense (AID) du ministère des Armées tenue dans les locaux de l’Agence (Balard).
Le constat que Guillaume Chillet est un auteur qui refuse les fausses solutions et mise sur notre capacité à reprendre le contrôle de notre espace mental.
Bonjour Guillaume, vous signez un livre sur la souveraineté cognitive alors que la plupart des débats sur la désinformation tournent autour des algorithmes, de la régulation et du fact-checking. Pourquoi ce changement de perspective ?
Parce que nous sommes dans une impasse. Depuis des années, on cherche des solutions techniques, réglementaires ou expertes à un problème qui est fondamentalement humain. Les algorithmes ne peuvent pas penser à notre place, les lois encadrent mais n’empêchent pas notre cerveau de se faire piéger, et les fact-checkers arrivent toujours après la bataille.
Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas : la régulation est nécessaire, le cadre légal doit évoluer. Mais même avec les meilleures lois du monde, si les citoyens restent vulnérables aux manipulations, le problème demeure. La vraie question n’est pas « comment contrôler l’information qui circule » mais « comment redevenir maître de notre propre attention et de notre jugement ».
J’ai passé 25 ans à étudier les processus cognitifs. Ce que j’observe aujourd’hui, c’est une société qui traite la désinformation comme un problème extérieur alors qu’elle commence dans notre propre tête, dans nos biais, nos angles morts, notre fatigue attentionnelle. La souveraineté cognitive, c’est l’idée qu’on peut développer une véritable hygiène mentale face à la pandémie informationnelle, comme on a appris l’hygiène physique au XIXe siècle face aux épidémies.
Vous parlez de « pandémie informationnelle », je pense immédiatement au COVID-19. Cette analogie n’est-elle pas un peu forte ?
Au contraire, elle est exacte. Regardez ce qui s’est passé pendant la pandémie : nous avons collectivement appris les gestes barrières, la distanciation, le lavage des mains. Pourquoi ? Parce qu’on nous a expliqué comment le virus se propage, comment notre corps y réagit, et ce qu’on peut faire concrètement pour se protéger. On a rendu visible un phénomène invisible.
Pour la désinformation, c’est exactement pareil. Nous sommes submergés par un flux incessant d’informations dont certaines sont toxiques, mais personne ne nous a jamais vraiment appris à nous en protéger. On nous dit « attention aux fake news » ou « ceci est une manipulation » comme si cela suffisait. Mon livre propose des gestes barrières cognitifs concrets, à commencer par le protocole STOP.
Justement, ce fameux protocole STOP, pouvez-vous nous l’expliquer ?
C’est simple et c’est ce qui fait sa force. STOP signifie Suspendre, Tracer, Observer, Prendre du recul. Quatre étapes pour reprendre le contrôle quand une information vous interpelle.
Suspendre, c’est mettre en pause votre réaction immédiate. Vous voyez un titre choc sur les réseaux sociaux ? Avant de cliquer, de partager, de commenter, vous faites une pause. Juste quelques secondes.
Tracer consiste à identifier d’où vient l’information et où elle va. Qui l’a produite ? Dans quel but ? Par quel chemin arrive-t-elle jusqu’à vous ?
Observer, c’est examiner vos propres réactions. Qu’est-ce que ce contenu déclenche en vous ? De la colère, de la peur, de l’indignation ? Ces émotions sont des signaux d’alerte.
Enfin, Prendre du recul signifie élargir votre perspective. Que dit-on d’autre sur ce sujet ? Quels sont les éléments que je ne vois pas encore ?
Vous travaillez à l’Agence de l’Innovation de Défense. Comment s’articule votre approche entre défense et citoyenneté ?
C’est toute la clef. La désinformation est devenue un outil de guerre hybride, utilisé par des acteurs étatiques ou non pour déstabiliser nos sociétés. Mais contrairement aux menaces classiques, celle-ci cible directement les citoyens. Vous, moi, tout le monde.
La réponse ne peut donc pas venir uniquement d’en haut, par les institutions qui penseraient et décideraient à notre place. Elle doit venir aussi d’en bas, par des citoyens capables de résister par eux-mêmes. Mon travail à l’AID est venu percuter mes réflexions et m’a convaincu qu’on ne gagnera pas cette bataille en infantilisant les gens ou en leur proposant des outils magiques. Il faut leur donner les moyens de nager dans cet océan d’informations plutôt que de leur lancer éternellement des bouées.
Votre livre arrive en pleine période électorale. Est-ce un hasard ?
Non. Les périodes électorales sont des moments de haute vulnérabilité informationnelle. Les enjeux sont forts, les émotions exacerbées, les campagnes d’influence se multiplient. C’est précisément le moment où les citoyens ont besoin d’outils pour garder leur lucidité.
Mais attention, la souveraineté cognitive n’est pas une arme partisane. Elle ne dit pas pour qui voter. Elle aide simplement chacun à réfléchir avec plus de clarté, à identifier les manipulations d’où qu’elles viennent, à faire des choix plus éclairés. C’est de l’hygiène démocratique.
Vous critiquez les fact-checkers dans votre livre. N’est-ce pas dangereux dans un contexte où la vérité factuelle est déjà attaquée ?
Je ne critique pas leur travail, je critique l’illusion qu’ils suffisent. Le fact-checking est utile, nécessaire même, mais il arrive après coup et ne touche qu’une fraction des personnes exposées à la fausse information initiale, souvent des gens déjà convaincus. Surtout, il entretient une dépendance : on attend que quelqu’un d’autre vérifie à notre place.
Ce que je propose, c’est de compléter le fact-checking par le « self-checking », cette capacité à questionner soi-même l’information avant de l’intégrer. Vous recevez une statistique choc ? Avant même de chercher un fact-checker, demandez-vous si elle a du sens, d’où elle pourrait venir, qui a intérêt à la diffuser. C’est cette autonomie intellectuelle qu’on doit développer.
Concrètement, qu’est-ce que les lecteurs vont trouver dans votre livre ?
D’abord une compréhension claire de pourquoi notre cerveau est vulnérable à la désinformation. Je transforme les biais cognitifs, qui sont des objets abstraits, en images qui parlent à tout le monde. Pas de jargon scientifique ou des descriptions interminables, mais des métaphores concrètes que chacun peut s’approprier immédiatement.
Ensuite, un cadre conceptuel avec cette idée de souveraineté cognitive comme fondation de toutes les autres formes de souveraineté. Si vous n’êtes pas maître de votre propre pensée, comment pourriez-vous être un citoyen libre ?
Et enfin, des outils pratiques. Le protocole STOP bien sûr, mais aussi des exercices pour développer votre attention, reconnaître les stratégies de manipulation, construire votre propre système de filtrage mental.
Un dernier conseil pour nos lecteurs ?
Commencez par prendre conscience de votre propre territoire mental. Observez pendant quelques jours comment l’information entre dans votre vie, quelles sources vous sollicitent, quelles émotions sont déclenchées. Vous serez surpris de découvrir à quel point nous sommes perméables, parfois sans même nous en rendre compte.
La souveraineté cognitive n’est pas quelque chose que l’on acquiert en lisant un livre.
Le livre amène des clefs pour y accéder. C’est un entraînement quotidien, comme le sport ou la méditation. Mais les bénéfices sont immenses : plus de sérénité, moins de manipulation, et au final, une démocratie plus solide.
Un remerciement Guillaume pour notre entretien constructif.
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