Le 10 avril 2026 se tenait en Grand’chambre de la Cour de cassation le colloque « 80 ans de mixité dans la magistrature ». Le colloque célébrait le 80ème anniversaire de la loi du 11 avril 1946, texte fondateur ayant permis aux femmes d’accéder à la magistrature.
Le premier président Christophe SOULARD, le procureur général Rémy HEITZ et Isabelle RAYNAUD-GENTIL, Première avocate générale près la cour d’appel de Paris et présidente de l’association « Femmes de Justice » ont ouvert les travaux. L’auditoire et le programme étaient de qualité.

10 avril 2026 – M. Rémy HEITZ, M. Christophe SOULARD et Mme Isabelle RAYNAUD-GENTIL à la Cour de cassation © DR

10 avril 2026, Colloque de Femmes de Justice – M. Christophe SOULARD et Mme Isabelle RAYNAUD-GENTIL à la Cour de cassation, Paris © DR
Aujourd’hui, Miss Konfidentielle est honorée de s’entretenir avec Isabelle RAYNAUD-GENTIL à la cour d’appel de Paris pour permettre un éclairage sur le colloque, sur l’association Femmes de Justice, et ses fonctions de première avocate près la cour d’appel de Paris. Il est instructif aussi de découvrir ses moteurs et son parcours, ses actualités. Et son regard de femme sur l’équilibre de vie professionnelle et vie personnelle. Un bel entretien que je vous invite à lire.
Le bureau est feutré, nous sommes en fin d’après-midi un jour de printemps.
Bonjour Isabelle,
Racontez-nous le colloque « 80 ans de mixité dans la magistrature » tenue à la Cour de cassation.
L’association Femmes de Justice depuis sa création en 2014 organise chaque année un colloque avec des thèmes tout à fait divers centrés sur les questions d’égalité, professionnelle et de parité. Le cœur de notre association.

10 avril 2026 – Colloque Anniversaire de la loi du 11 Avril 1946 – 80 ans de mixité dans la magistrature avec Femmes de Justice © DR
Pourquoi cette année le choix d’organiser ce colloque autour de la loi du 11 avril 1946 ?
Nous avons choisi de célébrer le 80ème anniversaire de la loi du 11 avril 1946 qui a permis l’accès des femmes à la magistrature à la mesure de son importance. Le colloque était organisé en partenariat avec la Cour de cassation et le CSM qui est le Conseil supérieur de la magistrature.
C’était la première fois que nous organisions un colloque avec la Cour de cassation et le Conseil supérieur de la magistrature. Cela nous a permis tout d’abord d’élargir le prisme de l’analyse que nous pouvions faire de cette loi mais aussi d’élargir notre public.
En outre, et ce n’est pas ce n’est pas un détail, nous avons pu bénéficier d’un lieu magnifique, emblématique de l’institution judiciaire, qui est la Grand’chambre de la Cour de cassation. Un lieu qui a accueilli la première femme magistrate nommée en 1946 directement à la Cour de cassation, qui s’appelait Charlotte Béquignon-Lagarde.
Charlotte BÉQUIGNON-LAGARDE écrivait dans sa lettre de candidature à la magistrature le 20 mai 1946 : « Je voudrais ne pas me voir écartée parce que je suis une femme ». Elle prête serment à la Cour de cassation le 16 octobre 1946. Une étape décisive dans l’histoire de la magistrature
Pourquoi ce texte de loi précisément en 1946 ? Est-ce tardivement dans l’histoire de la magistrature ?
Ce que nous avons souligné lors de ce colloque c’est que durant des siècles la justice a été rendue exclusivement par des hommes.
Ce texte de loi est finalement très récent, voté, au XXᵉ siècle. Il fait écho à la loi de 1900 qui a permis l’accès des femmes au métier d’avocat.
N’oublions pas que nous sommes juste après la Libération, dans l’immédiat après guerre, époque à laquelle les femmes accèdent au droit de vote en 1944.
La loi de 1946 leur permet d’exercer l’acte de juger. L’année 1946 est un donc un tournant.
A partir de 1946, les femmes vont entrer dans la magistrature, mais sur la pointe des pieds.
La première était Charlotte Béquignon-Lagarde, et dans les années 50′ les femmes qui vont accéder à ce métier se comptent sur les doigts d’une main. Si la magistrature est, dans les textes ouverte aux femmes, dans la réalité les hommes font barrage, estimant que les femmes n’ont pas les compétences ni les qualités pour exercer un métier dont ils estiment que c’est un métier d’autorité. Les femmes sont par exemple trop émotives, elles n’ont pas une voix qui porte suffisamment.
Et puis progressivement, leur nombre va augmenter en raison de deux évènements.
Tout d’abord la réforme du statut issue de l’ordonnance de 1958 qui va instaurer un concours d’accès à la magistrature. Alors que jusqu’à présent les femmes sont soumises au bon vouloir des hommes, puisque ce métier fonctionne par cooptation, la création d’un concours va faciliter leur accès.
Sur ces croyances – Comment les femmes ont-elles pu avancer dans leur intégration en magistrature ?
En 1958, un concours est ouvert aux étudiants et étudiantes qui va permettre aux femmes qui sont de très bonnes élèves de réussir ce concours et de rentrer dans la magistrature.
Qui dit concours, dit anonymat, forcément, au moins pour les matières écrites. Et donc elles vont passer ce premier barrage.
Et puis le deuxième temps fort qui va accélérer l’accès des femmes à la magistrature dans les années 1970 c’est la création de l’Ecole nationale de la magistrature, ENM.
Les femmes commencent à entrer massivement dans la magistrature jusqu’à y devenir, dans les années 1980, majoritaires dans les promotions.
Au début des années 2000, le corps lui-même des magistrats va devenir majoritairement féminin.
Ce mouvement va s’accélérer ensuite jusqu’à nos jours ou la proportion de femmes dans la magistrature est de 72 %.
Avec le recul, que retenez-vous de ce colloque ?
Ce colloque a été un vrai succès. Mettre en lumière ce texte fondamental, a permis de questionner l’histoire de la magistrature, la place que les femmes y occupent aujourd’hui, d’analyser les dynamiques créées en termes d’égalité professionnelle et de parité dans la magistrature.
Les débats ont pointé les transformations du corps du fait de sa féminisation, les évolutions de la gouvernance des juridictions, et de l’approche déontologique des fonctions.

Mme Ombeline MAHUZIER et Mme Delphine SERRE au Colloque Anniversaire de la loi du 11 Avril 1946 – 80 ans de mixité dans la magistrature avec Femmes de Justice © DR
Ensuite, le public était plus large que celui de nos colloques habituels, puisqu’il était ouvert à des magistrats ou professionnels qui n’y assistent pas d’habitude ainsi qu’au public.
Le colloque était de plus enregistré et diffusé en direct, ce qui élargit encore son public et il est aujourd’hui accessible en replay sur le site de la Cour de cassation.
Cela donne une portée particulière à ce qui a été dit, et à la pensée qui s’y est exprimée.
Ce que je retiens aussi, c’est la qualité des prises de parole qui étaient toutes de très haut niveau.
Madame la ministre Elisabeth GUIGOU a évoqué son expérience de première femme nommée ministre de la Justice, les freins qu’elle a rencontrés dans cette fonction. Elle a eu des mots très forts pour les jeunes générations présentes dans la salle.

10 avril 2026 – Mme Elisabeth GUIGOU au 80 ans de mixité dans la magistrature avec Femmes de Justice à la Cour de cassation © DR
Je retiens aussi l’ouverture du colloque par les chefs de cour, le premier président de la Cour de cassation, et le procureur général et les interventions des membres du Conseil supérieur de la magistrature, des universitaires et des magistrats de terrain, celle de la haute fonctionnaire à l’égalité, d’une avocate.
Et puis la parole forte des femmes engagées à mes côtés à Femmes de Justice dont la pensée constructive et visionnaire fait progresser le débat sur la place des femmes et l’accession à l’égalité professionnelle réelle.
Qu’est-ce que cela a changé finalement dans la sociologie du corps des magistrats, dans la manière dont est rendue la Justice, la manière dont sont prises en compte nos concitoyens, les justiciables ?
On a bien vu dans les analyses qui ont été faites, qu’en réalité, si femmes et hommes jugent de la même façon, il y a une incidence très forte sur les pratiques managériales, sur l’éthique aussi de la magistrature aujourd’hui, certainement plus réceptive aux questions d’égalité.
Femmes de Justice est née en 2014. Elle rassemble au sein du ministère de la Justice magistrates, greffières, directrices de greffe, directrice et agentes de l’administration pénitentiaire et de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ).
Il y a douze ans, les femmes de ces directions ont éprouvé le besoin de s’emparer des questions d’égalité professionnelle et de parité. Elles ont fait le constat d’inégalités persistantes et ce malgré la féminisation très importante du corps et quelles que soient les directions. En d’autres termes elles avaient du mal à accéder aux fonctions de responsabilité.
Il fallait passer d’une mixité durement acquise à une parité qui est encore en devenir.
Aujourd’hui nos travaux se sont élargis et ont intégré des objectifs de qualité de vie au travail, d’équilibre vie professionnelle, vie personnelle. Nos actions concernent aussi les questions de prévention, la santé des femmes.
Mais le cœur de notre action reste vraiment la conquête de l’égalité réelle et entre les hommes et les femmes au sein du ministère et la parité.
C’est une association mixte, ouverte aux hommes qui sont invités à penser avec nous la question de l’égalité femmes/hommes.

10 avril 2026 – Partie de l’équipe de Femmes de Justice au Colloque Anniversaire de la loi du 11 Avril 1946 – 80 ans de mixité dans la magistrature © DR
Quelles sont vos responsabilités aujourd’hui au regard de votre parcours ?
Je suis première avocate générale à la Cour d’appel de Paris. Ce qui signifie deux choses.
La première, c’est que je suis une magistrate et une magistrate du ministère Public.
J’ai commencé ma carrière en exerçant des fonctions de juge d’instruction. Et très vite, je me suis tournée vers le parquet, que je n’ai plus jamais quitté.
La seconde c’est que j’exerce mes fonctions du ministère Public au sein d’une cour d’appel et donc d’un parquet général.
Concrètement je suis l’adjointe de la procureure générale de Paris, Marie-Suzanne LE QUÉAU. Je travaille à ses côtés depuis plusieurs années.
On parle de la féminisation du ministère de la Justice et de Femmes de Justice qui soutient les femmes pour avancer dans leurs souhaits, dans leurs volontés de carrière.
Et comment trouvez-vous l’équilibre? On évoque la féminisation du métier et il existe aussi la vie de famille, des amis, des loisirs. Une vie personnelle qui permet de s’aérer l’esprit parce que les audiences ne sont pas toujours faciles.
D’abord, quand on parle d’équilibre, je dois être tout à fait honnête, ma vie professionnelle me prend beaucoup de temps parce que c’est un métier passion.
Je l’exerce depuis 40 ans et ce métier occupe une grande partie de ma vie.
Néanmoins, je suis attachée à mon équilibre de vie. Je suis mariée, nous avons des enfants. C’est quelque chose qui, dans le cadre de ma carrière, n’a pas toujours été facile. Il n’y a pas toujours été facile de coordonner une vie professionnelle très prenante et une vie familiale et surtout de mère.
J’ai dû faire des choix à certaines périodes de ma vie professionnelle. L’exigence de mobilité pèse beaucoup plus sur les femmes que sur les hommes et je l’ai éprouvé. Néanmoins j’ai pu concilier une carrière enrichissante et ma vie personnelle, guetter les opportunités et réaliser mes ambitions dans des moments d’équilibre.
Je vous remercie Isabelle pour notre entretien de haute qualité, éclairant et fort de sincérité. Un vrai moment. Nous avons prolongé la conversation avec une plus ample découverte du Palais de Justice de Paris. Un remerciement au photographe sympathique.
Un regard porté à la Sainte-Chapelle en descendant les marches du Palais de Justice et un remerciement aux gendarmes pour leur accueil avant de franchir la grille et de constater avec joie nombre de touristes en cette soirée ensoleillée de printemps sur l’île de la Cité.

Mme Isabelle RAYNAUD-GENTIL et Miss Konfidentielle, journaliste, pour interview le 21 avril 2026 © Miss Konfidentielle




