Miss Konfidentielle vous partage une lettre réceptionnée avec une jolie carte postale en provenance de Casablanca, Maroc. Rokya Mamou est une jeune femme qui souhaite servir l’intérêt général. Son parcours est intéressant.
« Chère Miss Konfidentielle,
Je vous écris de l’autre rive de la Méditerranée — celle qui m’a vue naître et grandir.
Je vous écris de Casablanca.
La ville a profondément changé en deux décennies. Elle s’est étendue, densifiée, accélérée. Elle n’est plus ce port tourné vers l’horizon qu’elle fut, mais une métropole en tension permanente, un espace où se concentrent flux économiques, ambitions sociales et recompositions urbaines. Elle demeure le lieu où s’est tenue la Conférence d’Anfa, moment stratégique qui préfigura le Débarquement des Alliés — mais elle est aujourd’hui, avant tout, le cœur battant économique du Maroc.
C’est depuis cette rive que j’observe l’actualité de mon autre pays.
Cette distance n’est pas un éloignement : elle constitue au contraire un point d’équilibre. Elle permet de saisir, avec davantage de netteté, les tensions qui traversent aujourd’hui l’État employeur français — entre héritage et transformation, entre vocation et désaffection, entre puissance symbolique et concurrence des imaginaires.
Permettez-moi, avant d’entrer dans le cœur du sujet, de me présenter brièvement et d’esquisser la trajectoire qui m’a conduite à cette réflexion.
Mon parcours académique débute au sein de l’ESCP Business School, où j’ai d’abord cherché à comprendre les dynamiques propres au monde économique et au secteur privé. C’est dans ce cadre que j’ai engagé un premier travail de recherche autour du récit de marque, en m’intéressant à la manière dont certaines entreprises parviennent à dépasser les seuls leviers rationnels — prix, technologie, performance — pour construire une fidélité plus profonde.
Ma thèse professionnelle portait ainsi sur la sacralité dans le récit de marque comme levier de création de valeur. J’y défendais l’idée que, dans un environnement globalisé et concurrentiel, la différenciation ne se joue pas uniquement sur des critères objectivables, mais également sur des dimensions immatérielles — identitaires, symboliques, voire quasi-sacrées — qui structurent durablement la relation entre une organisation et ses publics. Ce travail a constitué le socle de ma réflexion : celui d’un déplacement du regard, du fonctionnel vers le symbolique, du rationnel vers le narratif.
J’ai ensuite prolongé cette approche dans le conseil en stratégie de marque, où j’ai accompagné des comités exécutifs issus de secteurs variés — santé, textile, cosmétique, etc. Cette expérience m’a permis d’observer la montée en puissance du branding : d’un outil historiquement cantonné au marketing vers un véritable levier de pilotage stratégique, structurant à la fois la vision de l’entreprise, son organisation interne et son positionnement sur le marché.
J’ai ensuite rejoint un acteur majeur de la distribution alimentaire, où j’ai évolué pendant près de six ans. Cette immersion dans le secteur du food service — à l’interface entre producteurs, industriels et restaurateurs — a profondément enrichi ma compréhension des dynamiques économiques et sociales. Elle m’a confrontée à une dimension essentielle : celle de la matérialité du réel. Derrière les chaînes d’approvisionnement et les modèles économiques, il y a des territoires, des savoir-faire, des identités. L’alimentation dépasse en ce sens sa fonction utilitaire : elle relève d’une forme de commensalité, voire d’une sacralité profane, qui structure les imaginaires collectifs autant qu’elle nourrit les corps.
Ces expériences m’ont progressivement conduite à adopter une approche systémique de la stratégie. Décider ne consiste pas uniquement à maîtriser des outils ou à optimiser des processus ; cela suppose d’identifier, de hiérarchiser et d’articuler des variables multiples — économiques, humaines, culturelles — tout en étant capable de susciter l’adhésion de celles et ceux qui les mettent en œuvre. Autrement dit, la performance ne repose pas uniquement sur la justesse de la décision, mais aussi sur la capacité à créer de l’engagement au sein de l’ensemble des maillons de la chaîne.
À ce stade, il me semblait avoir acquis une première grille de lecture du monde : comprendre les mécaniques économiques dans un environnement globalisé. Il me restait à sonder comment ces dernières étaient mobilisées à une autre échelle — celle des États — comme des instruments de puissance.
C’est dans cette perspective que j’ai poursuivi ma formation à l’Institut de relations internationales et stratégiques, où j’ai consacré un mémoire de recherche aux stratégies de soft power en Afrique, en m’intéressant plus particulièrement au levier culturel comme catalyseur du développement et de la projection du continent. Ce travail m’a permis de mettre en évidence le rôle déterminant des dynamiques immatérielles dans la structuration des trajectoires de puissance, et de confirmer que le récit constitue un outil stratégique à part entière, y compris à l’échelle des États.
Il demeurait toutefois une troisième dimension à explorer : celle des institutions, en tant qu’interface entre l’économique et le géopolitique.
C’est ce qui m’a amenée à intégrer le double cursus Institut national du service public – Université Paris Dauphine en droit et gestion publique. Cette démarche répondait à une conviction progressivement forgée au fil de mon parcours : servir le plus grand nombre suppose, à un moment donné, de se placer au cœur de l’appareil d’État.
Ce cadre m’a offert bien davantage qu’un apprentissage académique. Il a été un lieu de rencontres déterminantes, avec des profils d’une grande exigence intellectuelle et d’une profonde humilité, qui m’ont fait déconstruire un certain nombre de représentations sur la haute fonction publique. L’intérêt général y apparaît non comme un principe abstrait, mais comme une réalité vécue, structurante, incarnée.
C’est également dans ce contexte que j’ai engagé un travail de recherche consacré à l’attractivité de l’État employeur auprès des cadres supérieurs et des jeunes diplômés des grandes écoles. À partir d’une enquête exploratoire combinant approches qualitatives et quantitatives, j’ai cherché à comprendre les ressorts du désintérêt — voire du désamour — à l’égard de la fonction publique.
Les résultats de ce travail m’ont permis de formuler l’hypothèse d’une triple délégitimation du fonctionnaire : symbolique, économique et générationnelle. Au-delà des facteurs matériels, il apparaît que la crise est aussi, et peut-être surtout, une crise du récit. Dans un environnement où les individus sont exposés à une multiplicité d’imaginaires professionnels concurrents — cabinets de conseil, grandes entreprises, start-ups, organisations internationales — l’État peine à formuler une proposition lisible, désirable et cohérente.
Dès lors, la question n’est pas uniquement celle des conditions d’emploi, mais celle de la capacité de l’institution à produire un récit mobilisateur, en adéquation avec les attentes contemporaines. Il ne s’agit pas de « communiquer davantage », mais de repenser en profondeur la manière dont l’État se raconte, se projette et se rend attractif. Autrement dit, il s’agit de mobiliser les outils du branding non comme un vernis, mais comme une infrastructure stratégique au service de l’intérêt général.
Car le risque, à défaut, est réel : celui de voir l’État céder à une forme de désenchantement de lui-même, alors même que son rôle demeure central dans la structuration du collectif et la conduite des grandes transformations.
Si ma thèse trouve ici une première formulation, elle fait l’objet d’un développement plus approfondi dans un article à paraître au sein de la revue La Jaune et la Rouge du mois de mai.
C’est dans ce cheminement que s’inscrit la réflexion que je partage aujourd’hui — non comme une démonstration achevée, mais comme une pensée en mouvement, forgée au fil des expériences et des rencontres.
Parmi celles-ci, Monsieur Gilles Lagarde, qui a accompagné ce travail avec une exigence et une bienveillance rares. Il répétait volontiers qu’il faut prendre son temps pour ne pas en perdre. C’est, je crois, la meilleure description de ce parcours — et peut-être aussi, de ce que l’État devrait s’autoriser à faire.
Je m’apprête à traverser la rive.
Ma culture est double, mes compétences sont issues de deux mondes — le privé et le public.
Ma boussole indique l’intérêt général.
Reste à savoir sous quelle forme l’avenir m’autorisera à le servir.
Je vous retrouve à Paris,
Rokya ».

Carte postale reçue par Miss Konfidentielle depuis Casablanca au Maroc de Rokya MAMOU © Rokya MAMOU
17 avril 2026 : Rokya Mamou a accepté la publication exclusive de sa lettre et de sa carte postale par Miss Konfidentielle. Toute reproduction est interdite.




