by Valérie Desforges

Interview de Christophe Molmy, Chef de la BRI de Paris et auteur de romans policiers

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Christophe Molmy est le Chef de la Brigade de Recherche et d’Intervention de Paris, communément appelée brigade antigang ou simplement l’Antigang. Il s’agit d’une unité d’enquête et d’intervention de la Police Judiciaire française. Christophe Molmy est aussi un auteur de romans policiers à succès. C’est l’auteur que Miss Konfidentielle a souhaité rencontrer. Un moment très sympathique et instructif.

Bonjour Christophe,

Considérez-vous l’écriture comment un loisir, une passion ?

L’écriture est à la fois un loisir et une passion. Maintenant elle est presque devenue une nécessité.
Je pense qu’il doit y avoir un côté catharsis.

C’est surtout l’occasion de partager une passion pour ce très beau métier de service public qui m’anime, comme d’ailleurs tous les hommes et les femmes qui servent en Police Judiciaire.

Quel a été votre déclic ?

Ce qui m’a guidé au début est tout simple. Je ne reconnaissais pas ma « boutique » en lisant des romans policiers et encore moins en regardant des films à la télévision et au cinéma, bondés d’images d’Epinal.

J’ai remarqué que ce qui prime ce sont les affaires criminelles stricto sensu, avec des méthodes de travail et des profils de flics qui le plus souvent ne sont pas représentatifs de la réalité.
Le pire sont les films ou les séries, voire les livres, qui sont même mal à propos. Loin de la réalité des choses. Juste un exemple : on y décrit des policiers qui enquêtent seuls ou en duo, image fausse insufflée par les séries américaines. L’ADN de la Police Judiciaire française est le groupe d’enquête qui varie entre 6 et 8 effectifs et c’est précisément la dynamique du groupe qui fait sa richesse.

Mon premier souhait est de décrire la vérité, lever le voile sur le milieu du grand banditisme, ma matière privilégiée puisqu’elle touche directement mon métier, et sur les coulisses de la Police Judiciaire qui est une superbe « boutique » plus que centenaire.

Qu’entendez-vous par « le banditisme est ma matière privilégiée » …

Le grand banditisme n’a pas cessé d’évoluer depuis des siècles et il est à l’image de la société.

En France, il demeure des foyers très forts en Corse, à Marseille, à Paris et quelques autres qui ont un peu taris à Lyon, Saint-Etienne et dans le Nord de la France.

C’est un milieu culturel très structuré, pérenne, où l’on suit des voyous grandir et vieillir. C’est cela qui est intéressant. Les mécanismes du grand banditisme m’ont toujours intéressé. En France, il ne s’agit pas réellement d’une mafia mais une espèce de pieuvre.

et « ma boutique » en parlant de la police judiciaire ?

La Police Judiciaire est très segmentée. Vous avez deux grandes maisons : la maison financière qui ne cesse de se développer et la maison criminelle dans son acception la plus large.

Dans ce que l’on appelle la maison criminelle, il y a ceux qui enquêtent sur les trafics de stups, les dossiers criminels à proprement dit et le grand banditisme. Les cultures et les méthodes de travail sont un peu différentes, le public n’est pas toujours le même.

Aux stups, les collègues travaillent sur un business. Ce n’est pas exclusif, bien sûr, parce que les voyous sont avant tout des opportunistes. Sinon l’aspect moral et légal, il faut avoir une approche commerciale pour comprendre les réseaux… C’est très volatile. Ça brasse beaucoup. Sur le plan criminel, les affaires sont généralement singulières. On ne fait appel à des tueurs à gages qu’au cinéma et les règlements de comptes concernent des communautés criminelles.

L’approche du grand banditisme est complètement différente. Il faut raisonner en termes de clans, de territorialité et d’équipes qui s’affrontent, voire qui se déchirent pour le contrôle du terrain. Certains voyous, les plus malins ou les plus violents, traversent les époques pour peu qu’ils ne soient pas morts ou en prison.

Comme je le disais précédemment, le grand banditisme est une sorte de pieuvre. Elle confine parfois au milieu interlope, à l’économie, à certaines sociétés. Ses piliers sont les extorsions de fonds, -le proxénétisme, même si cela l’est moins maintenant, -les jeux qui vivent encore malgré les paris sur internet, -les braquages, même si là aussi, il y a moins de braquages aujourd’hui, et c’est tant mieux. Mais il faut savoir qu’au début des années 2000 il y avait beaucoup d’attaques de fourgons blindés, de centres-forts. Il reste tout de même de belles affaires comme celle du braquage de Kim Kardashian à Paris en 2016.

En fait tout a été bouleversé, il y eu des virages comme celui des grandes escroqueries à la taxe carbone qui a généré des milliards d’euros. Les voyous s’adaptent et ils sont toujours là.

La mafia c’est encore une autre chose. Elle est très structurée et se déploie dans des zones où l’Etat est très faible comme en Italie, et d’autres pays où l’Etat-providence s’est effondré. En définitive, les mafias remplacent alors les services publics. En Italie, à une époque on allait voir les chefs locaux pour trouver un travail, pour demander un prêt ou se plaindre. En France cela n’existe pas à ce point-là même si en Corse et à Marseille, les organisations criminelles restent tout de même très structurées et très puissante. Les russes, pour autant que je sache, sont plutôt là en villégiature contrairement à d’autres communautés criminelles issues des pays de l’Est. Leurs structures sont calquées sur des vors, des organisations très pyramidales, qui s’attaquent plutôt à des sujets qui passent sous les radars de la Police Judiciaire. Ces structures ramassent beaucoup d’argent. Certains, par exemple, s’étaient spécialisés sur les vols de moteurs de bateaux, des pots d’échappement pour récupérer des métaux sensibles ou des GPS de tracteurs agricoles. D’autres communautés tels que les chinois ou les turcs connaissent également des structures criminelles, mais qui sont très endogènes et sur lesquelles il existe très peu de plaintes.

D’où vient votre sensibilité aux affaires criminelles ? Source d’inspiration de vos romans

Petit, j’étais attiré par les énigmes des affaires criminelles parce que mon père lisait beaucoup et notamment des bouquins de Roger Borniche, inspecteur de police français ayant participé à la répression du grand banditisme et un écrivain. J’ai aimé lire notamment ses livres sur ses enquêtes sur René la Canne, ou Emile Buisson, des truands français, portés à l’écran par Francis Girod, Jacques Rouffio ou Jean-Louis Trintignant. Au fil du temps, j’ai lu tout ce qu’il y avait dans la bibliothèque familiale. Des bouquins sur des affaires réelles, des témoignages, des biographies.

Par ailleurs, il se trouve que Jacques Mesrine a été appréhendé à deux pas de la maison de ma grand-mère lorsque j’avais 10 ans. Je n’étais pas chez elle ce jour-là, mais cette histoire m’a marqué. Je pense que cela a joué. Robert Broussard m’a beaucoup impressionné à la télévision. J’ai été très heureux par la suite de le rencontrer.

Pour l’anecdote, mes parents me disent encore aujourd’hui que petit, je voulais être policier alors que dans ma famille il n’y a pas de policier.

Vous avez publié deux romans policiers à succès. Racontez-nous…

J’ai toujours écrit. Ecrire est une forme d’art, avec plus ou moins de talent. On ne peut pas s’improviser artiste. Il faut un don et l’envie. Je pense même que pour écrire il faut aussi avoir une fêlure.

J’ai écrit deux romans qui se sont bien vendus, ce qui fait plaisir bien sûr !

Quelque part entre le bien et le mal – 2de édition le 10 janvier 2019. Edition Points
Coline, flic de banlieue rêve d’intégrer la police judiciaire. Elle végète dans son commissariat jusqu’au jour où le suicide d’une jeune femme la met sur la piste d’un tueur en série. Philippe, chef de la PJ, vieux routier du 36 quai des Orfèvres, se débat avec une prise d’otage et des braqueurs gitans. Les deux affaires sont-elles liées ? Et jusqu’où ira chacun d’eux pour découvrir la vérité : sauver sa peau ou risquer la sienne ?

Les loups blessés – 2de édition le 10 mars 2016. Edition Points
Deux hommes blessés. Matteo Astolfi, criminel de haut rang, meurtri par une vie de braquages, d’extorsions, d’années passées en prison. Le second, Renan Pessac, commissaire à Paris, usé par son métier, la pression de sa hiérarchie, les trahisons de ses indics. Leurs destins vont se percuter. De braquages en filatures, ils vont se chercher, se traquer. Et tenter de connaître une impossible rédemption.

Le troisième roman Après le jour est prévu pour le 17 septembre 2020. Edition La Martinière
Détenu en quartier d’isolement depuis trop longtemps, François Legal s’apprête à prendre la plus grande décision de sa vie : trahir les siens. Il n’a plus l’âge de courir après le fric facile et rêve d’une retraite paisible aux côtés de Diane, qui l’attend dehors. Tant pis pour l’honneur : il va devenir indic. Mais la spirale du grand banditisme, les ravages de la vengeance et une affaire d’enlèvement d’enfant vont venir saccager ses espoirs. De son côté, la jeune flic Coline Lafleur a tout à prouver dans la brigade parisienne où elle vient d’arriver. Et ce Legal, elle ne le sent pas, depuis le début. Le prix à payer sera cher pour aller au bout de leur enquête et parvenir, peut-être, à ramener un peu d’ordre et de justice dans ces vies furieuses.

Epilogue

Je me sens très privilégié de pouvoir exercer le métier que je souhaitais faire petit. J’ai fait toutes mes études dans ce sens. Et c’est ce que je dis à mes enfants « faites ce que vous avez envie de faire ». C’est le meilleur moyen d’être heureux dans son travail.

Dans cette période aussi étrange, angoissante, qu’exceptionnelle, j’ai une pensée pour l’ensemble des policiers et leurs familles. En première ligne, comme les soignants ou les pompiers, ils sont plus que jamais essentiels à la sécurité de tous en restant sur le terrain. Courage à tous…

Miss Konfidentielle précise que la rencontre s’est faite avant le confinement.

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