by Valérie Desforges

Interview de David Le Bars, commissaire divisionnaire et porte-parole du SCPN

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18 mai 2020 – Suite à un déjeuner très sympathique, Miss Konfidentielle a proposé à David Le Bars une interview afin de mettre en lumière sa personnalité, sa vocation, son évolution au sein de la police nationale, sa vision de la police nationale, sa philosophie… tout autant d’informations qui ne manqueront pas de vous intéresser. 

Bonjour David,

Tout d’abord, une question classique : pourquoi avoir voulu être flic ?

Mon métier de flic est une vocation. Je voulais être flic dès ado. J’ai fais le choix d’un métier régalien fantastique, celui de séparer les personnes qui nuisent à la société des autres.

Je n’avais pas de flic dans la famille, c’est la lecture qui m’a guidé un peu sur cette voix. Puis j’ai travaillé mon envie. J’avais un oncle magistrat qui ma permis de rencontrer quelques flics, puis j’ai suivi mon bout de chemin. 

Quel genre de flic êtes-vous aujourd’hui ?

Je suis un flic généraliste avec une carrière faite sur le terrain dans divers services de sécurité publique et d’ordre public. J’ai démarré inspecteur, puis lieutenant de police. Je suis aujourd’hui au grade de commissaire divisionnaire de la police.
Je n’exerce plus en services actifs depuis deux ans car j’ai été élu secrétaire général, fonction pleine et entière correspondant à une fonction de porte-parole des commissaires de police, du syndicat historique et majoritaire de la police nationale : le SCPN (Syndicat des Commissaires de la Police Nationale).

Comme le disait très justement Christophe Castaner au Grand Jury de RTL récemment « je représente le syndicat et les commissaires, mais plus largement aussi tous les policiers ».

Je ne pense pas rester syndicaliste toute ma vie car je suis un policier avant tout !

D’où vous vient ce besoin de défendre l’institution police ?

L’institution police est une institution régalienne à mon sens largement maltraitée sur le plan des moyens (matériel, budgétaire..). C’est ce que je constate après vingt-cinq ans de conditions indignes dans de nombreux services dans lesquels j’ai exercé. J’estime que 15% à 20% seulement des services de sécurité publique ont des conditions de travail raisonnables.

La valse des ministres de l’intérieur en vingt-cinq ans ne nous a pas aidés, c’est certain. Autre exemple, un livre blanc vient d’être remis et pour autant nous ne savons pas si le gouvernement actuel pourra mettre en place les mesures.

Quelle est votre perception de l’évolution de la maison police ?

Je suis très admiratif des flics depuis toujours. Ce sont des gens généreux, astucieux, courageux. Le contraire de ce que certains essayent de véhiculer ou écrivent contre eux. Mais je constate aussi que la maison police se fragilise depuis vingt à trente ans. Je ne dis pas qu’il y a un coupable, car il y en a aussi en interne et c’est une tradition française. La maison police ne sait pas se réformer elle-même avec notamment des conflits, du conservatisme en interne. Il faut aussi savoir que seulement 7% du budget de l’Etat est dédié au régalien (police, justice, armée), alors que 60% du budget de l’Etat est réservé au social.

Pour avoir fait le tour de la France sur mes deux années de mandat au SCPN, l’esprit des flics est bien souvent plus largement ouvert que celui de leurs chefs. J’aime échanger avec eux.
Je pense qu’il est important, fondamental même de régler le problème des suicides chez les flics. A la trentaine, quarantaine, on se pose des questions sur sa vie professionnelle, personnelle. C’est parfois l’heure des choix ou des doutes. Et si on est trop dévalorisé, avec en plus des problèmes familiaux (divorce..) et financiers, la tentation peut être forte de passer à l’acte. Et cela est le cas de 50 à 60 flics chaque année qui se suicident. Un chiffre très élevé quand on se compare à nos voisins ou homologues étrangers.
La génération Z qui intègre la police nationale a d’autres attentes que les anciens. Moins de contraintes, plus de confort, plus de bienveillance aussi dans le management. Il va falloir prendre en considération cette évolution des mentalités. 

Vous êtes très présent dans les medias actuellement. Le Covid-19 vous fait-il particulièrement réagir ? 

J’ai tenu à être présent dans les médias, comme à mon habitude, pour défendre les policiers. Le problème des masques, par exemple. J’en ai beaucoup parlé aussi directement avec le ministre.

Dans ces situations de crise, qui se multiplient depuis plusieurs années, la présence syndicale est déterminante. C’est cette action syndicale qui permet de défendre vraiment les policiers. On l’a vu lors de la loi retraite, mais également pendant la crise des gilets jaunes et les mises en cause permanentes de ceux qui veulent affaiblir la police et banaliser les violences. On l’a vu aussi pendant les travaux du livre blanc, notamment. Le syndicalisme, ce n’est pas, dans la police, la grève ou les manifestations. C’est réellement un partenaire social de l’administration, qui a parfois réellement besoin de nous, ou de nous entendre, pour comprendre le ressenti des policiers. 

Que pouvez-vous nous apprendre de nouveau concernant votre parcours ?

Mes parents ne m’ont pas incité à rentrer dans la police, c’est moi qui en ai eu envie vers 14-15 ans. Mais ils m’ont demandé d’être commissaire. J’avoue que j’avais vraiment aimé L627, qui montrait déjà une police formidable certes, mais sans moyens…

Après mon cursus à Assas, j’ai fait mon service militaire dans l’armée de l’air, puis après l’école d’inspecteur de police, j’ai intégré une brigade des stups dans les Yvelines pendant cinq ans. J’ai appris lors des interpellations : on compte sur le groupe, on partage de l’adrénaline, on vit des moments tendus quand on est derrière une porte à 06h00 du matin et qu’il y a derrière un voyou dangereux. Cela forge le caractère pour la suite de la carrière.

A trente ans, j’ai eu un « éclair de lucidité ». Ma vie à l’époque se résumait à la police et au sport. J’ai compris que je pouvais et devais évoluer, et j’en ai eu envie. J’ai alors passé le concours de commissaire. J’ai été admis et c’est ainsi que j’ai été commissaire dans de nombreux services de sécurité publique en région parisienne, mon dernier poste occupé étant chef de district à Saint-Denis.

Mon expérience à Saint-Denis a été marquée par des évènements très lourds : les attentats du Stade de France bien sûr. Mais aussi un braquage qui s’est terminé par une interpellation au cours de laquelle Yann Saillour, un policier de la Bac Saint-Denis, a pris deux balles dans la tête, et dont il a réchappé miraculeusement par sa force de caractère, mais aussi par le soutien très fort de la communauté police et au-delà. J’ai eu d’autres moments compliqués : un suicide au commissariat d’un présumé violeur qui a arraché l’arme d’un policier et l’a retournée contre lui, les évènements d’ordre public liés aux matchs à risques de l’Euro 2016, la Cop 21. 

Etre flic, c’est alimenter, au cours de sa carrière, un sac à dos, rempli de souvenirs et pour certains de traumatismes. Dans une carrière comme la mienne, en vingt-cinq ans, on remplit ce sac à dos, et c’est là qu’il faut être fort dans sa vie personnelle, affective, sportive, pour rester équilibré, évacuer, partager et dialoguer. Il faut penser à ce que peut vivre un flic dans sa journée : il peut aller sur un suicide, sur une scène de crime, sur un incendie, sur un accident mortel, annoncer la mort à quelqu’un, ou faire face à des braqueurs, des groupes hostiles. On ne sait jamais de quoi est fait une journée, mais après vingt-cinq années, on a tous un sac à dos, parfois très plein, car il n’y a que très peu de métier qui nous en font voir et vivre autant.

Vous êtes auteur du livre « La haine dans les yeux » publié en 2019 chez Albin Michel.
Révèle t-il l’expression d’un malaise de notre société ?

Il s’agit au commencement d’une rencontre avec Frédéric Ploquin. Nous nous sommes bien entendus et j’ai eu envie de dénoncer ce qui ne va pas. Pour nous les flics, et pour la société française, donc pour tous. Avec une parole assumée et propre. Je suis fier de l’avoir fait, et fier des nombreux retours.

L’angle de mon livre est celui des différentes formes de haine. Il n’y a pas que les voyous qui maltraitent la police. Le simple citoyen qui, par une phrase sibylline, lance lors d’un contrôle « Vous n’avez que ça à foutre dans votre vie », est lui même l’auteur d’une haine contre un policier, qui fait pourtant son travail. Il y a tous ceux qui insultent les policiers sur les réseaux sociaux. Il y a une partie de la classe politique aussi, qui joue ce jeu très dangereux visant à affaiblir la police dans une démocratie. Il y a les extrémistes, de tous bords. 

Dans ce livre, je fais aussi des propositions pour corriger ce qui ne va pas chez nous et les autres. La police doit plus se tourner vers le citoyen, et peut se repenser dans ses structures, pour clarifier ses missions. Il est difficile d’être le policier de proximité d’un jour, et celui qui sera en tenue de maintien de l’ordre un autre jour pour réprimer des attroupements. Il y a beaucoup de choses à repenser, qui ont été débattues dans le cadre du livre blanc de la sécurité intérieure, et je souhaite que cela aboutisse à un véritable chantier de modernisation de notre institution, qui en a besoin.

Dans l’immédiat, je ne prévois pas de second livre.

« Vivre l’instant présent » est-ce bien votre adage ?

Oui, c’est ainsi que je vis. Dans l’instant présent. Je ne suis pas dans la peur, je suis rationnel. 

Comment cela se traduit-il au quotidien ?

Je suis en quête d’un équilibre harmonieux depuis 30 ans entre vie professionnelle et personnelle. J’ai toujours détesté le présentiel, un des maux de notre police. J’ai su beaucoup travailler quand il le fallait, prendre des risques aussi. Mais j’ai su aussi profiter de ma vie, de ma famille, de mes passions. Je suis là évidemment quand il le faut, le temps restant est pour la vie personnelle.

J’aime visiter les capitales européennes et plus lointaines en famille.
Je suis passionné de voyages et de rugby, j’ai même réussi à concilier les deux. C’est ainsi que je fais des voyages avec une association de rugbymen dont je suis le président fondateur. Nous sommes allés jouer dans les pays les plus mythiques du rugby comme l’Afrique du Sud, la Nouvelle-Zélande, l’Australie, la Grèce.. et en France bien sûr. Pour fêter les 40 ans de notre communauté, nous sommes allés jouer à Ushuaïa. C’était la première fois que les gens voyaient des français venir chez eux jouer un match de rugby ! Un beau souvenir.
Je joue au rugby depuis l’âge de neuf ans. Je crois beaucoup à ses valeurs : esprit d’équipe, de solidarité. On combat ensemble, on perd ou on gagne ensemble. On a peur et on partage des joies ensemble. Cela ressemble au travail de flic, qui est tout sauf un travail solitaire mais un travail d’équipe.

Miss Konfidentielle salue David Le Bars, un homme passionné par son métier de flic, qui fait preuve de valeurs humaines, qui a le courage de soulever des problèmes de l’institution policière et l’intelligence de proposer des solutions.


Mention légale :

Copyright obligatoire de la photo publiée dans l’interview : © David Le Bars

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