Grégoire CHARLE, chef de la Mission Accompagnement du Handicap, Gendarmerie nationale

Le 06 octobre 2022 est la journée des aidants, moment clé de la Semaine bleue. 8 à 11 millions de personnes, en France, soutiennent au quotidien un proche en perte d’autonomie ou en situation de handicap. La journée des aidants est chaque année l’occasion de témoigner de leur quotidien et de faire la lumière sur les solutions existantes pour leur apporter un soutien. 

Je suis très heureuse d’éclairer Grégoire CHARLE, officier supérieur et chef de la Mission Accompagnement du Handicap de la Gendarmerie nationale. L’entretien s’est déroulé à la DGGN, Direction générale de la Gendarmerie nationale située à Issy-les-Moulineaux. Nous avons échangé longuement sur les sujets du handicap, de la MAH, de la vie tout simplement. Un moment vrai que j’ai apprécié pour sa valeur.

Bonjour Grégoire,
Je vous propose de commencer par la Mission Accompagnement du Handicap

Quel est son objet ?

La Mission Accompagnement du Handicap (MAH) est une structure nouvelle, créée à l’été 2020 au sein de la sous-direction de l’accompagnement du personnel de la Direction Générale de la Gendarmerie Nationale.

Elle vise deux champs d’action :
– Mettre en place une politique de soutien aux proches aidants au sein de la Gendarmerie
– Enrichir, par une expertise handicap et l’utilisation des outils spécifiques de ce domaine, la politique d’accompagnement des blessés.

Elle agit à deux niveaux :
– Au niveau stratégique, en proposant une politique d’action cohérente et en conduisant des travaux de conception, de partenariat d’une administration centrale
– Au niveau opératif, en étant concrètement une cellule directement activable sur les situations individuelles, par tous les acteurs (au premier chef les militaires concernés), pour renseigner, soutenir, éclairer et coordonner les réponses

Quelle est son évolution ?

J’y reviendrai plus tard dans l’échange, mais ma vie est marquée depuis 15 ans par une entrée soudaine, via la naissance de mon 2e enfant, dans le milieu du handicap. Comme on dit avec pudeur dans le milieu, il s’agit d’une « situation complexe » qui a fortement éprouvé notre résilience familiale et conjugale, et nous a exposés à bien des formes d’obstacles et d’abandons que notre société réserve encore à ces situations.

L’expertise tirée de l’expérience en tant qu’aidant, à la fois sur les sujets de conciliation vie privée/vie professionnelle et l’impact sur le parcours professionnel, m’a conduit à ébaucher un projet dédié après la réussite du concours de l’Ecole de guerre.
Nous sommes en 2019, c’est le bon moment. Le sujet des aidants s’inscrit pour la première fois de manière forte à l’agenda politique. Parallèlement, notre nouveau directeur général, le général d’armée Christian Rodriguez, lance le projet Gend20.24 dont un pilier est consacré au soutien du gendarme et de sa famille, leur permettant de se concentrer pleinement à leurs missions exigeantes. Notre directeur des personnels militaires, le général de corps d’armée Armando De Oliveira, développe en conséquence le programme TransfoRH, déclinaison RH naturelle de Gend20.24. Je dois ici lui rendre un hommage particulier, car il identifie immédiatement l’intérêt d’y incorporer une structuration de l’accompagnement du handicap.

Pour les seuls parents d’enfants handicapés, la Gendarmerie comprend ainsi près de 1500 personnels concernés… S’il s’inscrit donc dans les programmes précités, le projet de MAH se conçoit aussi comme une étape dans une longue tradition interne de solidarité, d’attention au facteur humain, liée à la culture militaire, à un système de vie en caserne favorisant l’englobement des familles dans notre accompagnement.

La MAH, après une période de préfiguration, voit ainsi le jour à l’été 2020 avec un mandat d’action tourné vers les facteurs d’épanouissement, de qualité de vie au travail, d’équilibre des contraintes. C’est incontestablement un levier de performance sociale, et de performance tout court car l’essentiel de notre potentiel est humain !

Nos décideurs ont, dans le même temps, fait le choix d’un engagement incarné par deux personnels ayant une expérience et une légitimité particulières sur ces sujets, si importantes dans le domaine du handicap. Une part significative de nos échanges relève ainsi plus de l’échange entre pairs que d’une relation administration/administré.

Poursuivons avec les actualités de la rentrée

L’actualité est principalement occupée par une forme de normalisation de notre action, qui, après une période de création forcément riche et source d’innovations à rythme soutenu, doit désormais s’inscrire dans le temps long : s’ancrer dans les modes opératoires de l’institution, veiller à la pérennisation au-delà des acteurs.

Notre actualité sera aussi, dans les prochaines semaines, celle d’une reconnaissance concrète de cette action marquant à la fois la qualité du soutien mis en place et ouvrant des perspectives nouvelles de développement. Je ne veux pas trop en dire sur ce sujet, nous aurons très prochainement un événement autour de cette étape importante.

… Et les projets de la Mission Accompagnement du Handicap

Nous souhaitons nous appuyer sur les réseaux mis progressivement en place pour nouer de nouveaux partenariats, identifier des relais parmi les acteurs susceptibles de venir au soutien des familles dans leur accompagnement, mais aussi dans l’insertion professionnelle du second aidant (le conjoint) et des membres des familles en situation de handicap.

Nous devons également développer la formation/sensibilisation interne sur ce sujet en outillant tous les acteurs (compréhension générale du sujet, enjeux, posture attendue, etc). Nous apporterons également notre contribution dans tous les projets relatifs au parcours du blessé, ils vont être nombreux dans les deux ans à venir.

Votre parcours mérite un bel éclairage

J’ai grandi dans la vallée du Rhône, au milieu des collines Hermitage et St Joseph (de quoi simplifier l’enquête pour les connaisseurs !). Scolarité classique, famille de 3 garçons avec des parents dentiste et médecin, très sportifs, ce qui a largement orienté mon adolescence vers le sport de haut niveau (titres de champion de France d’aviron en catégories d’âge, possibilité post-bac d’intégrer le Pôle France espoir de Lyon et l’INSA en cycle sport de haut niveau) et des choix de vie, après une classe prépa scientifique (CPGE PC* au lycée du Parc), qui excluaient une activité professionnelle simplement intellectuelle.

Il m’est difficile de situer la naissance d’une vocation tournée vers l’intérêt général, mais j’ai toujours eu depuis l’enfance une attirance pour l’armée, une curiosité, un intérêt voire une admiration. Cette vocation s’est affermie assez secrètement, dans l’intimité, durant ma prépa, à tel point que je n’ai annoncé ma décision qu’au moment de la connaissance de ma réussite au concours d’entrée à Saint-Cyr, à l’été 2000. Je choisis d’intégrer la Gendarmerie à l’issue de la scolarité, en 2003, avec comme facteur de choix premier (à replacer dans le contexte d’engagement opérationnel de l’armée de Terre en 2003) d’exercer des fonctions ayant un impact immédiat et quotidien dans la vie des français, d’être un acteur agissant dans leurs difficultés, leurs drames voire lors d’événements majeurs, en tous les cas d’être un facteur de protection pour les français, ce qui reste le socle d’un engagement militaire. La diversité des parcours en Gendarmerie représentait aussi un atout décisif. Dans la même logique, j’ai choisi de débuter en sécurité publique générale, comme adjoint à la compagnie de Lorient. J’ai par la suite exercé des responsabilités en cabinet ministériel, puis ai commandé la compagnie de Saint Germain en Laye. J’ai dirigé une section orientée vers les formations continues d’expertise au sein du Bureau de la Formation de la DGGN, Direction générale de la Gendarmerie nationale. J’exerçais comme officier adjoint au groupement de Loir-et-Cher avant d’être appelé pour la création de la MAH.

Prise de commandement de Grégoire CHARLE à St Germain en Laye en 2010 © GGD78

Cette linéarité dans le parcours n’est qu’apparente. Il est en réalité fortement marqué par l’arrivée, en 2007, d’un enfant handicapé au sein de la famille. Cette arrivée s’est accompagnée, durant ces 15 dernières années, de son lot d’épreuves, de difficultés, mais aussi de belles choses. Elle a guidé, parfois, il faut bien le dire, avec une liberté de choix pour le moins réduite, la plupart des décisions personnelles, professionnelles et familiales.

Avec des étapes marquantes professionnelles

J’ai évidemment des étapes, ou des événements qui m’ont professionnellement marqué. Je voudrais plutôt prendre du recul par rapport à cela pour m’attarder sur ce qui me marque continuellement depuis ma première affectation opérationnelle : je reste profondément impressionné par l’investissement et le dévouement dont font preuve les gendarmes sur le terrain, dans leurs missions quotidiennes comme dans les engagements sur les drames individuels ou les épreuves collectives touchant nos concitoyens. Cette constance à répondre toujours présent est admirable !

Vous êtes porteur de messages sur le sujet du handicap

Mon idéal serait que les personnes en situation de handicap et leurs proches, qui pallient en silence les carences du système, puissent accéder en toutes choses et sans obstacle à tous les services de droit commun et puissent exercer sans restriction leurs rôles sociaux. Ce qui implique accessibilité universelle et adaptation des structures d’accueil aux besoins des personnes en situation de handicap. Il ne faut pas restreindre l’inclusion à un simple accueil en milieu ordinaire. C’est à nous, collectivement, de créer les conditions d’adaptation de ce milieu à toutes les spécificités.

Je voudrais aussi, et c’est très personnel, faire évoluer les représentations du handicap dans les armées. Nous devons à la fois avoir plus de lucidité sur l’existence réelle du handicap, notamment invisible, et sortir d’une conception médicale du handicap aujourd’hui largement dépassée, à la fois sur le plan conceptuel et sur le plan juridique. C’est une conception qui conduit à des présomptions d’incapacité à partir d’une simple catégorisation médicale. Nous sommes en 2022, nous pouvons être plus modernes dans notre approche avec une évaluation basée sur les capacités et compétences en situation, en évaluant l’aptitude des personnes in concreto en tenant aussi compte des capacités de traitement et de compensation du handicap. Cette voie peut aussi permettre de restaurer l’employabilité de militaires blessés ou victimes d’accidents de la vie, en écartant les restrictions parfois artificielles dont ils font l’objet.

Au-delà des dirigeants déjà cités et remerciés pour leur volontarisme dans la création de la mission, je remercie bien sûr tous nos interlocuteurs quotidiens, au sein de la direction des personnels militaires et de la sous-direction de l’accompagnement du personnel de la DGGN, pour leur soutien et la confiance qu’ils nous témoignent. Je remercie aussi Laurent Campton, qui m’accompagne dans l’aventure, et Cyril Neveu, réserviste citoyen qui travaille avec nous. Au-delà, je peux aussi témoigner de l’accueil qui nous est fait dans tous les services de la DGGN, dans les services en région, avec des personnels toujours disposés à prendre leur part pour nous épauler, volontaires et proactifs pour nous proposer leur appui dans leur domaine d’action. C’est finalement le meilleur témoignage d’une culture au sein de la gendarmerie, tournée vers l’humain avec une forte solidarité qui se démontre dans les actes.

Pour tous ceux qui peuvent potentiellement être concernés par notre action, n’hésitez pas à nous contacter et à faire part de vos besoins spécifiques. Nous sommes là pour vous.

Comment avez-vous vécu le sujet du handicap dans votre propre vie ?

Lorsque le handicap entre dans votre vie, il ne se cantonne bien souvent pas à un seul domaine mais en colore et oriente toutes ses composantes, en influençant notamment vos centres d’intérêt, vos liens sociaux… Un événement en particulier a fondé mes engagements : à ses 6 ans, mon fils s’est retrouvé sans aucune solution d’accompagnement. En clair, malgré la complexité de ses difficultés, il était à la charge H24/365 de la famille, alors même qu’il devenait pourtant soumis à l’obligation scolaire. Mais il n’avait de place nulle part, pour plusieurs années.

Dans nos démarches, nous avons fini par trouver une main tendue par l’association Adapei 41, association parentale gestionnaire dans le Loir-et-Cher d’une quinzaine d’établissements médico-sociaux pour enfants et adultes. J’y suis depuis bénévole, et depuis 2019 président. C’est un engagement plein de sens, mais plein de défis aussi car l’association emploie 300 salariés et accompagnent 500 enfants et adultes. Elle vient de connaître deux années de crise sanitaire, se trouve en pleine crise d’attractivité des métiers du « care », qui fait peser un risque réel et quotidien de rupture de continuité dans l’accompagnement, et face à des enjeux importants à moyen terme de transformation de l’offre d’accompagnement. La réglementation, les financements, les modes d’accompagnement sont appelés à se rénover en profondeur pour une société plus inclusive pour les personnes en situation de handicap. Il est dans ce contexte éminemment important que les autorités publiques puissent compter sur des gouvernances d’acteurs du médico-social au sein desquelles les proches aidants et les personnes concernées décrivent leurs obstacles à une pleine participation sociale, explicitent leurs besoins et attentes et participent à la construction du futur.

J’ai également participé durant 5 années, de 2017 à 2022, au conseil d’administration national de l’Unapei, fédération de 550 associations dans le champ du handicap intellectuel (93 000 salariés, 200 000 personnes accompagnées).

Mes engagements personnels et associatifs s’inscrivent clairement dans une action pour faire émerger une société garantissant une pleine citoyenneté pour les personnes en situation de handicap et leurs proches aidants, pour pallier toutes les carences actuelles de nos représentations et des prises en charge. Nos anciens se sont engagés sur cette voie il y a plus de 60 ans, à un moment où dans le monde anglo-saxon émergeaient les luttes pour les droits civils qui ont largement influencé les évolutions conceptuelles majeures sur le handicap, d’une approche médicale vers une approche par les droits humains. Nous avons en France énormément de retard dans notre posture sociétale.

Souhaitez-vous partager votre vie de papa avec les lecteurs ?

Je suis éloigné de ma famille en semaine. Mes moments de détente lui sont quasi-intégralement consacrés. Il est primordial de veiller à préserver les équilibres autant que possible malgré les contraintes et ce que le handicap nous a bien souvent imposé. Nous avons le bonheur d’être parents de huit enfants. C’est probablement l’une des rares concessions que nous n’ayons pas faite, un peu folle je dois dire, un pied-de-nez qui est en même temps un hymne à la vie. Elle nous a beaucoup aidé à dépasser le handicap, à nous dépasser aussi, à faire face aux moments difficiles en gardant avec la fratrie des espaces de normalité. Nous essayons d’avoir l’attention nécessaire au bon développement de chacun et de montrer à tous les enfants, malgré un investissement spécifique lié au handicap, qu’ils bénéficient de la même implication et du même amour. Je crois aussi que cette configuration familiale atypique leur donne de formidables atouts humains, de compréhension de la diversité en trouvant « normale » la différence, de solidarité.

Grégoire CHARLE et Xavier CHARLE en tandem © Grégoire CHARLE

Nous passons énormément de temps à l’extérieur, des promenades en famille, et profitons aussi de la richesse patrimoniale de notre région. Depuis quelques semaines, je peux aussi redécouvrir toutes les routes des châteaux de la Loire à vélo, en tandem adapté à mon fils. Il sait me montrer le bonheur qu’il ressent à ces occasions, malgré qu’il soit non-verbal. Ce sont des plaisirs simples et authentiques autour du quotidien. Cela fait bien longtemps, pour reprendre un terme à la mode, que la famille fait preuve de sobriété en matière de voyages et vacances… Peut-être que notre parcours de vie nous a, dans ce domaine, mis en situation de discerner autrement l’essentiel de l’accessoire, de distinguer les difficultés des contrariétés du quotidien.

Un remerciement appuyé Grégoire pour notre rencontre sincère, triste et drôle, mémorable.
Nous nous sommes quittés à la DGGN avec le sourire, signe d’espoir, en vous souhaitant une pleine réussite dans votre Mission et surtout de beaux moments à venir en famille. 

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