by Valérie Desforges

Interview de Richard Marlet, figure inoubliable du 36, quai des Orfèvres

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Richard Marlet appartient à une génération de flics où les codes étaient bien différents. Meilleurs ou moins bons, peu importe. Les résultats étaient là et la génération de la cinquantaine et plus aujourd’hui le sait très bien. Miss Konfidentielle respecte les grandes figures qui ont marqué la police nationale. Lors de l’interview, Richard Marlet n’a pas manqué de finesse d’esprit, d’humour et de sérieux. Très agréable.

Bonjour Richard,

Au commencement il y avait Monsieur Blanchard, votre professeur de grec et de latin

J’ai été élevé dans le 19ème arrondissement de Paris, un arrondissement extrêmement populaire. Avant d’être gardien de la paix, mon père était plombier. Peu de livres ou de disques chez moi. Je ne sais toujours pourquoi arrivé au lycée j’ai fait du latin puis du grec. Mais quelles chances ! J’étais le seul élève de grec avec Jean Blanchard, professeur de lettres classiques. Eté comme hiver, il portait un imperméable tout aussi informe que celui de l’inspecteur Colombo. Au cigare, il préférait la pipe qui laissait derrière lui une odeur âcre de tabac gris. Le chapeau qui recouvrait son crâne dégarni et qu’il ne posait que pour entrer en classe devait être celui qu’il portait pour aller taquiner le goujon sur les bords de Loire pendant ses congés. Ce qui m’impressionnait et m’impressionne encore c’était sa culture et son talent à vous faire voyager dans le temps. Avec lui, j’entrais dans le siècle de Périclès, j’assistais à une représentation d’Œdipe Roi dans le théâtre d’Athènes. Les versions et les thèmes devenaient des enquêtes. Il faisait vivre les déclinaisons et les conjugaisons. Les terminaisons des mots étaient des indices qu’il convenait d’interpréter pour parvenir au sens exact de la phrase. Les mots de Sherlock « jamais je ne devine, c’est une habitude détestable qui détruit la faculté de raisonner » trouvaient tout leur sens. Ne jamais se fier aux apparences, avoir la peur d’arriver trop vite à la conclusion. Ce qui s’appliquait à mes versions s’appliqueront des années plus tard dans l’interprétation des indices. Un petit exemple : dans un des assassinats commis par Guy Georges, il a laissé sur le sol une trace sanglante de son pied nu. Le deuxième doigt de pied semblait plus long que le gros orteil. On appelle cela le pied grec ou le pied égyptien. Outre que cette caractéristique n’est pas discriminante (un pourcentage élevé de la population présente cette particularité), il est important de ne pas oublier que la forme d’une trace dépend toujours du geste qui l’a créée. Si vous marchez à plat pied vous laissez une trace qui n’a rien à voir avec la trace que vous laissez si vous ne faites qu’appuyer vos doigts de pied sur le sol. 

Votre cursus d’étudiant ne colle pas avec votre entrée dans la police. Que s’est-il passé ?

Autre rencontre fondamentale. En première année de licence de lettres classiques, j’ai eu parmi mes professeurs, Alain Hus, un des grands spécialistes français des Etrusques. Cette civilisation mystérieuse avait tout pour me fasciner. Là encore, pardonnez-moi mais je suis un Holmesophile convaincu, je me permets une autre citation : « vous connaissez ma méthode, elle est fondée sur l’observation des riens ». Mon sujet de maîtrise portait sur les représentations d’Hercule sur les dos de miroirs en bronze pour tenter d’établir ce qui relevait de l’Heraclès grec, de l’Erklè étrusque et de l’Hercule romain ! Les détails !
Pour tenter de vous faire comprendre mon parcours professionnel, je dois vous faire une confidence. Timidité, manque de confiance, je ne sais, j’avais un problème avec l’oralité. Incapable de prendre la parole en public. L’enseignement m’était donc interdit. Mon frère aîné, Gérard, était lui chef de groupe à la Brigade de Recherches et d’Interventions, l’antigang. Il m’a fait rencontrer un collègue à lui qui travaillait à l’Office Central de Répression du Vol des Objets d’Art. Je me suis dit voilà un job sympa. J’ai passé le concours d’inspecteur de police avec l’option histoire-géographie. Et je l’ai eu. Affecté à l’Etat-major de la police judiciaire au 36 quai des Orfèvres, Gérard m’a fait monter dans son bureau et m’a inscrit au concours de commissaire. Je le cite « inspecteur c’est bien, commissaire c’est mieux ». Pas facile pour un pur littéraire de trouver de l’intérêt aux grands arrêts de la jurisprudence administrative ! Mais je l’ai eu.
Mais se posait à moi une autre difficulté. Gérard était un chef de groupe particulièrement charismatique, emblématique. Inspecteur ou commissaire, partout où j’allais j’étais le frère de Gérard. Pas facile de se faire un prénom ! J’y suis peut-être arrivé grâce à la police technique et scientifique.

Pourquoi votre fidélité au 36, quai des Orfèvres ? 

Je ne sais si c’est mon goût pour les romans policiers ou l’influence de mon frère aîné, mais pour moi il n’y avait que la police judiciaire et le Saint des saints était le 36, quai des Orfèvres.
Là encore, rencontre ou hasard de la vie, je choisis comme premier poste le commissariat du quartier Clignancourt sur le 18ème arrondissement et quelques semaines après mon arrivée, je vais sur ma première scène de crime : l’assassinat de Suzanne Foucault une vielle dame qui habitait 10 rue Nicolet. Elle avait été étouffée et étranglée et le feu avait été mis à son appartement. Je ne savais pas que mon chemin croiserait un tueur en série : Thierry Paulin que l’on a surnommé le « tueur des vieilles dames ». Sur les scènes de crimes, lui et son complice laissaient beaucoup de traces digitales mais on ne pouvait pas les identifier car il n’y avait pas de fichier national informatique. Et la PTS avait du retard dans la gestion des scènes de crimes.
Quand quelques années après, mon directeur me propose de devenir le chef de l’identité judiciaire, je n’hésite pas. Mon ambition était de faire progresser cette discipline qui permettrait d’identifier les criminels au plus vite, et ce sans laisser la place au doute.

Votre tempérament en rien nostalgique vous pousse à avancer. Où en êtes-vous aujourd’hui ?

La vie n’est pas sans surprise. J’ai découvert un vrai goût pour la transmission de mon savoir. Depuis 20 ans, j’enseigne la police technique et scientifique à l’institut de criminologie du Panthéon Assas et depuis trois ans au CNAM.
Je suis toujours partant pour participer à des conférences lors de festivals comme en août dernier à Pornic, ou dans le cadre de l’exposition aux Archives Nationales consacrée à Alphonse Bertillon pionnier des experts.
J’ai toujours aimé écrire donc j’use de ce moyen là encore pour transmettre. Le dernier livre « La science à la poursuite du crime » a été publié en septembre 2019 aux éditions de la MARTINIERE sur l’histoire de la police scientifique.
En ce moment je travaille sur une bi-biographie pour raconter plus de 50 ans au quai des Orfèvres à travers les deux frères Gérard et Richard MARLET, le titre provisoire : « La loupe et le calibre ».

Pour les curieux, quels sont les ouvrages que vous avez déjà publié ?

En 2007, j’ai publié aux éditions FAVRE, « Les experts mode d’emploi », puis en 2010 toujours chez le même éditeur « Profession chien policier ». Comme je vous l’ai dit mon père était gardien de la paix et son meilleur ami, mon parrain était maître-chien. C’était ma façon à moi de leur adresser, là où ils sont un petit coucou. En 2017 pour les éditions FIRST, j’ai écrit « Les experts entrent en scène ». 

Avec votre recul, comment voyez-vous notre société évoluer ?

J’ai eu la chance de connaître une époque riche, pleine d’intérêt. J’étais et je reste passionné de musique et j’ai « gratouillé » un peu la guitare. Quelle richesse : Jimi Hendrix, Genesis, Pink Floyd une explosion. Mais c’était aussi Brassens, Ferré, Barbara, Brel. Il me semble que nous sommes entrés dans une nouvelle phase de création musicale et poétique. A suivre.
J’ai l’impression, en matière de police et notamment en police judiciaire que les choses étaient plus simples. On avait pas encore inventé le contrôle de gestion, on ne parlait pas trop d’efficience. Beaucoup mieux que l’efficacité : obtenir les mêmes résultats avec moins de moyens. L’économie a pris le pas sur la mission de service public.
Quand j’ai débuté, il y avait une véritable police de proximité, qu’on n’avait pas besoin de nommer. Elle existait. Chaque arrondissement était divisé en quartier et dans chaque quartier un petit commissariat. Leur nom correspondait à une réalité historique sociologique ou géographique : les grandes carrières, le mail, chaillot, combat, etc. Maintenant tout est regroupé en central, on va plus loin les centraux sont regroupés. Une seule grande structure pour plusieurs arrondissements. La proximité a disparu mais on a gardé le concept. Au commissariat du Palais Royal, je commandais 12 enquêteurs et inspecteurs. J’étais proche de mes collaborateurs. Je ne faisais pas de management.

La Bretagne est votre havre de paix. Quelles ressources y puisez-vous ?

Il y a cinq ans, grâce à ma compagne Christine, j’ai découvert mon petit coin de paradis dans les Côtes d’Armor. Un hameau d’une dizaine de maisons construites autour d’une chapelle élevée sur un dolmen. Le calme, la sérénité. Et puis à quelques kilomètres, la côte de granit rose et la mer.
Je peux me livrer à mes loisirs favoris : l’écriture, la musique et profitant de l’absence de pollution lumineuse : l’astronomie. Quand la nuit est tombée, je voyage en observant les étoiles et les planètes.

Un dernier mot avant de nous quitter ?

Je n’ai qu’un mot, et c’est le dernier : merci.
Et je développe : merci pour votre accueil, merci pour votre écoute.
Merci de m’avoir donné l’occasion d’un petit flashback.

6 commentaires
  1. Richard MARLET dit

    Merci et bravo à Valérie
    par ses questions pertinentes par son écoute et sa patience, elle a permis ce portrait
    encore toutes mes félicitations pour le choix des photographies

  2. valle Gérard dit

    Merci, merveilleux parcours. De multiples avancées en P.T.S. grâce a M. MARLET et beaucoup d’autres….. La loupe, accessoire de Sherlock, cité, qui cherche, raisonne, déduit et vérifie. Métier de “couturier”, la PJ, le souci du détail, le refus de la facilité et de la simplicité, possibles sources d’erreurs, aux conséquences dramatiques, parfois.

  3. BAZIN dit

    Ensemble au Lycée Colbert, habitant le même immeuble, ayant passé le concours ensemble et puis la PJ. Content de savoir que tu es toujours sur le pont. Comme tu dis, la Police était plus simple, mais plus efficace, mais je suis fier de ce que j’ai fait avec l’aide de tous les gens que j’ai approché, avec ton aide à l’IJ. Une sacrée époque…

    1. Richard Marlet dit

      Bonjour Denis
      Que de souvenirs le lycée Colbert la rue de Tanger Cannes Ecluses le 36 j en passe
      Que du bon
      Je t embrasse

  4. André Daheuillé dit

    Cet interview souligne la personnalité charismatique de Richard. J’ai eu la chance de travailler avec lui au moment où il préparait le concours de Commissaire et j’ai pu me rendre compte de l’étendue de ses connaissances et cet humanisme qui se dégageait de sa personnalité . Ce dialogue avec la journaliste souligne, s’il en était besoin, ses compétences professionnelles.
    Très bel article.

    1. Richard Marlet dit

      Bonjour
      Quelques mois ensemble à l etat major du 36
      Et je n ai rien oublié de ces moments d échange
      Je t embrasse

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