by Valérie Desforges

Interview de Richard Lizurey, bilan sur son parcours à la gendarmerie nationale et perspectives

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29 février 2020 – Miss Konfidentielle a rencontré de manière informelle Richard Lizurey afin de mettre en perspective son parcours, ses satisfactions et regrets en que DGGN et sa perception de l’évolution de la gendarmerie nationale. 

Bonjour Richard,

Merci à vous d’avoir accepté notre entretien aussi rapidement alors que vous venez de quitter votre fonction de DGGN, autrement dit de Directeur Général de la Gendarmerie nationale. Comment vous sentez-vous aujourd’hui ?

Très bien ! Après avoir exercé des fonctions passionnantes pendant plus de 40 Ans, j’ai des projets – familiaux, professionnels et politiques – qui me permettront de poursuivre mon engagement au service des autres d’une manière différente. La perspective de continuer à contribuer à l’évolution des choses est à la fois intéressante et dynamisante, je suis donc en pleine forme !

Excellente nouvelle. Je vous propose de revenir sur votre fonction de DGGN afin de mieux comprendre quelles étaient vos responsabilités.

La fonction de DGGN est une responsabilité particulièrement passionnante, remplie de satisfactions. J’ai eu la chance, comme mes prédécesseurs, de servir une communauté de 130.000 personnels civils et militaires, d’active et de réserve qui, toutes et tous, sont engagé(e)s au service des autres. Je ne leur témoignerai jamais assez ma reconnaissance pour ce qu’ils apportent à la Nation et à l’État. 

Pendant ces trois années de « VRP » de cette belle maison gendarmerie, nous avons traversé des événements opérationnels comme le cyclone Irma à Saint Martin, l’opération de Notre-Dame des Landes et la gestion des forces de la gendarmerie lors des troubles liés aux manifestations des gilets jaunes. Il faut rappeler que le 8 décembre 2018, 65.500 personnels de la gendarmerie étaient sur le terrain, ce qui est un niveau de mobilisation remarquable et exceptionnel. 

Dans ces moments, le rôle des chefs est d’être avec leurs troupes, totalement engagés et solidaires. Seul on ne peut pas commander utilement, seul on n’a que l’illusion de diriger, alors que le commandement bienveillant s’appuie sur le collectif et induit écoute, compréhension, donc empathie. 

La bienveillance – qui n’est pas de la démagogie, est indispensable pour que la motivation des personnels reste intacte. C’est une qualité essentielle pour susciter l’adhésion. 

Le rôle du DGGN, qui est le « premier des gendarmes » est à la fois simple et complexe.
Simple car la qualité des personnels permet à la gendarmerie de répondre présent lors des grands événements, mais également au quotidien en allant vers nos concitoyens. Dans ce domaine, je suis heureux d’avoir pu impulser dès septembre 2016, malgré les oppositions exprimées, un retour vers le contact, mission essentielle des gendarmes. La gendarmerie n’existe pas pour elle-même, elle existe pour les citoyens qu’elle est chargée de protéger et le contact est la première composante de la mission car il permet de prévenir, de rassurer et de rechercher du renseignement. C’est le contact qui est la matrice des autres fonctions de la maison gendarmerie.
Complexe, la fonction de DGGN l’est car il faut, d’une part, tenir compte des aspirations individuelles et légitimes des personnels, tout en assurant l’efficacité globale de la gendarmerie et, d’autre part composer avec les autorités qui ont elles-mêmes leurs propres contraintes. Il faut également assurer un travail partenariat efficace avec les autres institutions et services. 

Il s’agit donc d’une équation complexe avec de nombreuses variables et ce, d’autant  que l’évolution technologique modifie très rapidement les conditions d’exercice de la mission. Dans ce domaine, la transformation numérique de la gendarmerie a été une pleine réussite avec notamment le déploiement au dernier trimestre 2017 de 67.000 tablettes et smartphones qui ont fait entrer chaque gendarme dans l’espace numérique.

Le rôle du DGGN est de faire la synthèse de toutes ces variables, de déterminer avec ses collaborateurs les grandes orientations, de les proposer aux ministres, puis de veiller à leur mise en œuvre pour une meilleure sécurité de nos concitoyens. 

Avec recul, quels sont vos satisfactions et regrets de septembre 2016 à novembre 2019, période pendant laquelle vous étiez DGGN ?

– Les satisfactions

Dans toutes les affectations il y a eu des satisfactions et, dans ma carrière, deux affectations m’ont particulièrement marqué.

La première était à Berlin, ma première affectation à l’escadron de sécurité en 1981. La mission était motivante, en relation avec les américains, les anglais, les russes et les allemands (de l’ouest de de l’est). J’ai été notamment en charge des points de passage Ouest-Est, qu’il s’agisse de l’autoroute – appelée le « couloir » – entre Berlin Ouest et la RFA (République fédérale d’Allemagne) ou du Checkpoint Charlie.

Il y avait entre les personnels un véritable esprit de famille. Ça m’a marqué. J’ai trouvé là une solidarité que ne n’ai pas retrouvé ailleurs. Même si chaque affectation m’a permis de rencontrer des personnes remarquables, nulle part je n’ai retrouvé cette ambiance connue à Berlin. Les liens fraternels créés à l’époque perdurent encore aujourd’hui et sont la quintessence de tout ce que l’on peut retrouver dans la culture militaire. Cela met en confiance pour la suite et j’ai appris là-bas que l’on pouvait, que l’on devait, faire confiance aux femmes et aux hommes de la « maison ».

Mon parcours m’a donné la chance d’être nommé comme DGGN et m’a permis, avec tous les commandants d’unités, tous les membres des instances de concertation et tous les représentants des organisations syndicales responsables, de poursuivre l’évolution et la modernisation de la gendarmerie. J’ai pu vivre des rendez-vous  opérationnels exceptionnels comme la gestion des opérations à Saint Martin après le passage du cyclone Irma dans lesquelles la gendarmerie était particulièrement engagée. La gestion sur place des 2500 gendarmes engagés dans des opérations à Notre-Dame des Landes a également été une expérience remarquable. 

Ma satisfaction est d’avoir pu contribuer à donner un sens au travail du gendarme, d’avoir cherché à améliorer les conditions de travail, d’avoir valorisé chaque personnel, quel que soit son statut, et d’avoir promu le collectif comme élément essentiel de la performance.

– Les regrets

Mon plus grand regret est de ne pas avoir pu vraiment convaincre l’ensemble des autorités – administratives et politiques –  de l’intérêt d’investir significativement et durablement dans « l’outil » gendarmerie. En tant que chef, je considérais que mes personnels méritaient plus de moyens et je regrette que les considérations purement budgétaires aient souvent prévalus sur l’intérêt du service. Je regrette que les administrations budgétaires puissent imposer des contraintes sans avoir de réelles notions des impératifs opérationnels. J’ai toujours pensé que toute institution doit être vertueuse au plan de la gestion des deniers publics, mais de nombreux exemples démontrent que le vertu n’est pas vraiment reconnue dans cette vision chiffrée. Mais j’ai sûrement raté quelque chose…

Dans un autre domaine, je regrette également les erreurs que j’ai pu commettre au cours de l’exercice de mes responsabilités. Je les assume, mais je les regrette lorsqu’elles ont pu avoir des conséquences négatives sur le quotidien de certains personnels. 

La volonté d’être un chef juste nous anime tous, mais les contraintes du service peuvent parfois nous conduire à des analyses erronées. On n’a pas toujours la complétude des informations et j’ai certainement pu être amené à être injuste, en raison de cette dose de subjectivité inhérente à toute décision. Je le regrette pour les personnes qui auraient eu à vivre ces injustices. 

Depuis 1980, date à laquelle vous avez débuté votre carrière dans la Gendarmerie nationale après de brillantes études, certaines missions vous ont-elles marqué ?

Sans hésiter, outre Berlin déjà évoqué, je peux citer le Cambodge (1999-2000), le Kosovo (2000) et Ajaccio (2007-2009).

Au Cambodge, j’étais coopérant et conseiller en organisation sur les questions de structures et les sujets opérationnels. Je ne connaissais pas ce pays et j’y ai rencontré des personnes marquées par des années de guerre civile et de lutte contre les khmers rouges, mais ces personnes rayonnaient et exprimaient une humanité devant laquelle je ne pouvais qu’être admiratif. En outre, malgré la grande faiblesse des moyens de la gendarmerie royale khmère, les gendarmes avaient un sens du service qui forçait le respect. 

Au Kosovo, j’étais chargé du lien entre les éléments français présents au Kosovo et la police civile de l’ONU, dans le domaine de la criminalité organisée. Dans un pays marqué par des drames épouvantables et des conflits inter-ethniques historiques, les habitants gardaient confiance en l’avenir. La reconstruction, par la communauté internationale, malgré les difficultés naturelles inhérentes à ce genre d’opération, s’appuyait sur des personnes engagées au service de l’intérêt général. C’est toujours fascinant et rassurant de voir que, dans les pires situations, il se trouve toujours des femmes et des hommes qui sont prêt(e)s à s’engager pour les autres.

A Ajaccio, il s’agissait d’un commandement de la région que j’ai sollicité, car beaucoup de légendes et contre-vérités circulent au sujet de la Corse. J’ai souhaité contribuer, là comme ailleurs, à la qualité du service public et au développement du contact avec la population. J’y ai trouvé une valeur qui m’est chère, le respect. Contrairement à ce qui se raconte, on est beaucoup plus en sécurité en Corse que dans certaines grandes villes du continent. 

Quel est votre regard sur l’évolution de la Gendarmerie nationale ?

Depuis que je suis entré en service, la gendarmerie a changé plusieurs fois. Elle s’est adapté au fil des évolutions de la société. Dans les années 1980, la gendarmerie était très hiérarchisée et très cloisonnée. Les rapports hiérarchiques étaient verticaux et en 1989, nous avons vécu la crise des « lettres anonymes », qui exprimaient un ras le bol des gendarmes à l’encontre de leur hiérarchie. Plus tard, en 2001 , les gendarmes -de tous grades – ont manifesté en raison d’un manque de moyens pour effectuer leur travail.  

Aujourd’hui, le dialogue social  interne est bien installé et la concertation permet à la maison d’avancer sur ses deux jambes : le commandement et la concertation. 

En outre, les conditions d’exécution de la mission ont évolué. Nous sommes loin de l’image des gendarmes de Saint-Tropez, même si certains nous surnomment encore les « Cruchots » !
Aujourd’hui, le gendarme est connecté (grâce à sa tablette et à la mise en place de la brigade numérique notamment) et il est beaucoup plus autonome qu’avant. 

La règle d’emploi c’est l’initiative, et on lui fait confiance car il connaît son travail. Cela génère plus d’efficacité sur le terrain car des gendarmes responsabilisés et reconnus sont mieux dans leurs têtes et donc plus efficaces. Le gendarme de terrain « a les clefs du camion », c’est à lui de gérer ses missions. La confiance que les chefs doivent avoir dans leurs personnels est un carburant indispensable à la motivation. 

Aujourd’hui le gendarme est plus agile et adaptable que dans les années 1980. Il peut faire plusieurs métiers dans une carrière. S’agissant des chefs, j’ai instauré un mobilité externe et mis en place une “mission des hauts potentiels » car je pense que c’est bien de faire sortir les meilleurs de la gendarmerie pour aller dans le privé ou le public puis de revenir chez nous. Cela permet aux futurs dirigeants de voir d’autres modes de fonctionnement, mais aussi de voir leur maison de l’extérieur afin d’être capable de la « challenger »

Dans les 10 dernières années, depuis notre arrivée au ministère de l’intérieur, la gendarmerie est l’organisation qui a le plus évolué et qui s’est le plus modernisée.

Avez-vous des messages à faire passer aux lecteurs ?

Je me garderai bien de délivrer un message, mais je peux émettre un vœu, celui d’une société moins violente et plus respectueuse. La valeur du respect d’autrui mérite d’être remise au goût du jour dans notre société. Hâtons-nous de ne pas juger les autres dans aucun domaine, malgré l’immédiateté de jugement à laquelle nous incitent les réseaux sociaux.  

Aujourd’hui, j’ai lancé ma société (Aquilos) qui vise à accompagner – par des conférences, des audits ou des conseils – les entreprises, administrations ou organisations qui souhaitent se transformer. 

Ce que je souhaite à travers mes missions, c’est replacer l’humain au centre de l’évolution des structures. En effet, je constate que souvent la verticalité l’emporte et que, par conséquent les salariés ne s’y retrouvent pas. Or, si le collectif l’emporte, la société sera plus efficace. Il faut donc s’assurer que le « biotope » professionnel fonctionne dans toutes ses dimensions, verticales, horizontales et transverses.

Mon site internet actuellement en construction sera aquilos.eu Si ma société se développe tant mieux et si elle ne se développe pas, tant mieux également, ce n’est pas le plus important. Je tiens à avoir du temps pour ma famille qui m’a suivi dans presque toutes mes mutations. J’ai voyagé avec mes enfants dès leur plus jeune âge pour voir des choses différentes. Il y a des richesses partout, elles sont toutes intéressantes ! 

Vous appréciez les proverbes Shadokéens, n’est-ce pas ?

Absolument. J’aime bien des phrases courtes que les gens comprennent facilement. 

« Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? »
« Ce n’est qu’en essayant continuellement que l’on finit par réussir » donc « Plus ça rate, plus ça a des chances de réussir »
« On n’est jamais aussi bien battu que par soi même » 

Et il y a deux citations que j’aime beaucoup : « la vie est un choix » et « On est jamais à l’abri d’un coup de chance. » Bien que ce ne soient pas des citations des Shadocks, elles sont inspirantes. 

Un grand remerciement pour tout ce que vous avez fait pour la gendarmerie nationale et les citoyens. Et pleine réussite pour la suite !

2 commentaires
  1. Dieffenthaler dit

    Je suis civil, mais amoureux du nom Gendarmerie j’ai 65 ans et j’ai toujours aimé le respect, la discipline, mais je suis resté dans l’artisanat familial, voilà le pourquoi de faire parti à l’heure actuelle des Amis de la Gendarmerie de l’yonne.

  2. dobros dit

    Un jeune Officier, chaleureux , compétent, opérationnel , deux fait marquant dans ma carrière militaire, mon service militaire au 9 ° Régiment de Chasseurs Parachutistes à Toulouse (70:12), et en gendarmerie mes 5 années passées à l’escadron de sécurité de Berlin, en plus cerise sur le gâteau travailler avec un type comme Richard Lizuret, vous gardez ce souvenir toute votre vie, bonne retraite mon Général.

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