by Valérie Desforges

Interview – le Tour de Christophe Barbier en 80 minutes sans filtre

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A la suite de la représentation donnée au Théâtre de Poche Montparnasse « Le Tour du théâtre en 80 minutes », Miss Konfidentielle a aussitôt souhaité prendre un café avec son auteur, metteur en scène et acteur, Christophe Barbier. Place à une interview sans filtre.

Bonjour Christophe,

Tout a commencé en Haute-Savoie…

Effectivement, j’y suis né et j’y ai grandi. Ma famille y vit encore. Mes parents, mes soeurs. Donc j’y suis très attaché. Je n’y retourne pas très souvent, d’abord parce que c’est loin, et puis parce que j’ai une vie un peu compliquée. J’aime bien y revenir, parce qu’il y a une forme d’authenticité dans les hautes montagnes. C’est la Haute-Savoie du Mont-Blanc, elle m’est nécessaire, elle me ressource très vite. Trois jours de vacances là-bas valent trois semaines de vacances ailleurs !

Je pense qu’avoir grandi dans cette Haute-Savoie, celle de la dureté de vie, celle des paysans, même si l’existence est beaucoup plus confortable qu’il y a cent ans, a été importante pour moi dans mon rapport au travail. C’était des vallées où tout le monde avait deux métiers : paysan et ouvrier d’usine ou menuisier. On ne pouvait pas vivre avec un seul métier. Cela a beaucoup joué dans ma boulimie d’activité, mon rapport au travail.

J’ai quitté la Haute-Savoie après le bac pour suivre mes études, à Lyon puis Paris.

Vos études littéraires ont-elles été inspirées par votre environnement familial ?

Pas vraiment. Il n’y avait pas beaucoup de livres à la maison. Mon père n’était pas un grand dévoreur d’ouvrages – il l’est devenu à la retraite – ni ma maman. Ce goût me vient du monde scolaire.

C’est vraiment au collège que j’ai découvert la littérature et tout d’abord la littérature théâtrale, c’est-à-dire les répliques, les dialogues… Puis la littérature politique. A toute époque, en France, la politique est un théâtre. Chez les romantiques, Alexandre Dumas a puisé des sujets de romans dans la vie politique. On a une culture politique romanesque en France. On le voit en ce moment avec l’aventure d’Emmanuel Macron, ou l’affaire Griveaux.. On aime les feuilletons politiques à rebondissements. Il y a des bons et des méchants. Des ascensions et des chutes. Pour moi, ces deux mondes sont parallèles.

J’ai commencé à pratiquer le théâtre en classes de primaire, puis au collège et au lycée mais sans jamais être allé au théâtre. J’avais vu du théâtre à la télévision, avec Au théâtre ce soir. Au collège, on commence avec les pièces de théâtre de fin d’année, qui deviennent au fil des ans plus structurées. Je dois à mes professeurs, surtout une professeur de français de 4e et 3e, décédée aujourd’hui, de m’avoir éveillé au théâtre. Non seulement à la lecture mais à la pratique. Je n’étais pas spécialement sportif, je n’avais pas un physique d’athlète, je n’étais pas du tout un scientifique, je n’étais pas vraiment attiré par la nature comme de nombreux jeunes autour de moi : le théâtre a été mon évasion.

Arrivé à Lyon, j’ai commencé à aller au théâtre, à me faire une culture de spectateur. Depuis, je n’ai plus arrêté. C’est curieux d’avoir pratiqué la scène avant même d’avoir assisté à des spectacles.

Quel est votre quotidien professionnel ?

Je suis toujours à l’Express, éditorialiste et conseiller éditorial. Cela veut dire que je suis à la disposition du journal. Je peux écrire un article sur un livre ou une pièce de théâtre, rédiger un édito, animer une soirée événementielle pour l’Express… Cela va faire bientôt 24 ans que je travaille à l’Express. C’est ma maison phare, mon port d’attache. On finit par fusionner avec le journal que l’on a dirigé, vous savez…

L’essentiel de mon temps aujourd’hui est investi dans la partie audiovisuelle du groupe que dirige Alain Weill, rattaché à Altice media. 90% de mon temps c’est BFM, RMC, BFM Paris, i24NEWS…

Mon quotidien, c’est BFM avec deux chroniques le matin, et plus selon les jours en fonction des actualités qui tombent. Je sers de mercenaire sur cette chaîne. J’ai une position d’éditorialiste sur BFM, ce qui est très privilégié. Je ne fais pas seulement des analyses de ce qui se passe, je donne mon opinion. Je provoque, je secoue.

A ce propos, vous avez provoqué une tempête médiatique avec l’affaire Benjamin Griveaux..

En effet. Ma position très tranchée et radicale a provoqué une tempête. Mais il en faut dans une chaîne, pour affirmer du caractère, ne pas être dans l’eau tiède.

Je pense que lorsque l’on est exposé, il y a trois règles :
Une règle de prudence, d’abord, lorsque l’on est une personne publique ou un patron d’entreprise, car on met en péril plus que soi-même.
Il y a ensuite une règle de décence. Je dois pouvoir assumer ce que je fais en privé devant les caméras. Il ne faut rien faire que l’on ne puisse assumer en public. Donc il faut « se tenir », comme dirait De Gaulle.

Il y a une troisième règle aujourd’hui, que l’on peut contester mais qui est réelle dans la société. C’est le devoir de cohérence. Entre ce que je dis et ce que je fais, il faut que je sois cohérent. Je ne suis pas obligé de dire que je suis un mari fidèle, pépère et tranquille, mais si je le dis il faut que je le sois. Si je ne le suis pas, je peux très bien dire que je suis un libertin, un célibataire, cela passe très bien. L’incohérence, elle, ne passe plus dans notre société. On peut le regretter mais c’est comme ça.

Si on veut être tranquille et faire ce que l’on veut, mieux vaut rester anonyme. Le droit à l’hypocrisie, au mensonge, c’était peut-être une forme d’élégance des siècles passés, mais c’est fini.

Les hommes et les femmes politiques n’ont souvent pas encore compris cette exigence de cohérence entre le dire et le faire.

  •  Benjamin Griveaux n’est-il pas une victime d’une certaine manière ?

Benjamin Griveaux est évidemment victime de malfrats. Il est victime, agressé, violé dans son intimité, mais il est à l’origine du problème. C’est Benjamin Griveaux qui a fait cette vidéo. Il a donc forgé la munition avec laquelle ses ennemis l’ont frappé.

  • Si Benjamin Griveaux avait assumé, que se serait-il passé selon vous ?

Je pense que si Benjamin Griveaux avait assumé, il aurait tout de même eu des problèmes, car ses fréquentations dans cette affaire sont douteuses, dangereuses pour la France. Parce que l’on se demande si derrière, il n’y a pas les services secrets russes. Là, ce n’est pas un péché véniel c’est une faute. C’est pour toutes ces raisons que j’ai été si dur.

Revenons au théâtre, quels sont vos rôles mémorables ?

Parmi les pièces que j’ai jouées, celle qui m’a d’abord marqué est Cyrano de Bergerac. J’avais alors 17 ans. Je jouais le rôle de Cyrano, avec des décors, des costumes.. une initiation inoubliable.

Ensuite, j’ai été très marqué par l’interprétation de Lorenzaccio, là aussi dans le rôle principal. C’est un personnage qui brûle, on vit avec.

J’ai beaucoup aimé jouer Macbeth, là encore le rôle titre, avec son rapport à la politique, à la mort. C’est incandescent, Shakespeare! J’en ai rédigé la traduction et l’adaptation, j’ai travaillé sur la mise en scène et sur l’incarnation.

Récemment, dans un cadre professionnel, j’ai interprété Georges Mandel, 99 fois, confronté à Léon Blum. Nous jouerons la pièce, L’un de nous deux, au Festival d’Avignon et la reprendrons à la rentrée à Paris. Jouer, en 1944, un personnage en prison depuis quatre ans, qui va être livré à la Milice puis fusillé sauvagement dans un bois, c’est dur. C’est une Histoire proche de nous. Cela m’a habité. Je me suis senti, comment dire, responsable de la réincarnation de Mandel, pour qu’il puisse dire encore un peu sa vérité. Il ne s’agissait pas là d’un personnage de fiction, mais d’un homme bien réel.

L’actualité, on en parle ?

Oui, Choses vues ! C’est le Victor Hugo à la fois du quotidien et de la vision. Des notes qui n’étaient pas destinées à être publiées. Avec une écriture simple, fluide. Choses vues, choses que je vois, que je raconte, que je décris ; et puis Hugo est un visionnaire. Il voit ce que seront les évolutions politiques, sociales, il voit le pire et le meilleur. Les horizons vers lesquels il faut aller. L’Europe, la paix, le progrès social, les malédictions aussi… c’est vertigineux. C’est un génie.

Et puis il y a une beauté de la langue française, une beauté accessible et stupéfiante. Les mots sont doux, ils nous enrobent. Comme Marivaux, mais dans un autre style.

Je participe par ailleurs à l’écriture d’un livre collectif de journalistes sur les hommes et les femmes politiques qui arrivent tout près du but et qui s’effondrent. Qui ratent « la dernière marche », comme on dit. Michel Rocard, Dominique Strauss-Kahn, Édouard Balladur… Il sortira, je pense, cet été. Nous avions déjà fait un livre sur la traîtrise en politique il y a une quinzaine de mois. Chacun avait écrit un chapitre.

J’ai publié un livre sur Sacha Guitry récemment et je projette d’en faire un autour de Georges Feydeau.

Vous donniez l’impression d’être à l’aise sur scène lorsque j’ai assisté à la représentation de la pièce Le Tour du théâtre en 80 minutes. Je me trompe ?

Oh oui ! Avant de commencer la pièce, je suis mort de trac, voire en mode panique. Je ne dois pas trop bouger, assis déjà sur une chaise sur scène. Alors je révise, j’ai mal au dos, j’ai soif…
Et puis le public est là, les scolaires.. ce ne sont que des angoisses. Où est le grain de sable qui va tout faire rater ? C’est comme ça. Au bout d’un moment, cela devient un rituel. On apprivoise ce trac. Le trac n’est pas contre le spectacle, il fait partie du spectacle.

Et puis c’est drôle de voir des spectateurs qui rentrent dans la salle et qui, me voyant assis sur un fauteuil, sur scène, me disent « Excusez-moi » comme s’ils dérangeaient. D’autres, au contraire, viennent me voir : « Alors, Macron, la réforme des retraites, il va s’en sortir ? ». Pour eux, comme le spectacle n’a pas commencé, j’ai beau être en perruque.. je suis encore journaliste. Il y a tout ce rituel où le spectateur se demande comment entrer dans le spectacle.

Cela vous arrive-t-il de dormir ?

4 heures par nuit la semaine, bien plus le week-end. Avec des micro-siestes de 20 minutes en journée avant de monter sur scène. Les médecins disent que ce n’est pas un modèle à suivre, mais j’ai pris cette habitude il y a longtemps, quand j’ai commencé à faire de la radio et de la télé tôt le matin.

J’ai deux vies, journaliste et comédien, donc si je meurs maintenant, je pourrai me dire que j’ai quand même bien vécu !

1 commentaire
  1. lauze dit

    interview très intéressante , quelle énergie ce Christophe Barbier !

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