by Valérie Desforges

Interview de Agnès Thibault-Lecuivre, porte-parole du ministère de la Justice

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12 mai 2020 – Miss Konfidentielle s’intéresse à la justice, et vous aussi. Vous avez été nombreux à lire les interviews des magistrats publiées en période de crise sanitaire Covid-19. Alors aujourd’hui, place à Agnès Thibault-Lecuivre, porte-parole du ministère de la Justice. Découvrons ensemble ses fonctions, ses actualités, son parcours, ses messages et ses passions. Belle lecture.

Bonjour Agnès,

Vous êtes la porte-parole du ministère de la Justice depuis le 23 septembre 2019.

  • Comment vous sentez-vous à ce poste aujourd’hui ?

La mission qui m’a été confiée, porter la parole de ceux qui composent le ministère de la Justice -dans toutes ses dimensions- et valoriser la voix de chaque maillon de la chaîne de ce service public, m’engage.

Ce sont les tribunaux, les cours, et aussi les établissements pénitentiaires, les services pénitentiaires d’insertion et de probation et encore les foyers et mesures gérés par la protection judiciaire de la jeunesse, sans oublier les directions de l’administration centrale du ministère. 

Ce sont tous les agents -magistrats, personnel de greffe, éducateurs de la protection judiciaire de la jeunesse, personnel pénitentiaire…- qui assurent au quotidien des missions essentielles pour notre société. 

La création de la fonction de porte-parole du ministère de la Justice a été impulsée en 2007 par un magistrat, Guillaume Didier. 

Les porte-paroles qui lui ont ensuite succédé se sont tous appropriés le poste, en fonction de leur parcours et personnalités, avec -me semble-t-il- la même soif de se mettre au service d’autrui, de partager et de faire connaître les missions de notre ministère, la richesse des femmes et des hommes qui y travaillent. 

Je m’efforce de porter cette voix avec clarté, exigence, honnêteté intellectuelle. 

Ce sont ces mêmes valeurs qui m’ont guidée dans mes différentes fonctions depuis mon entrée à l’Ecole Nationale de la Magistrature (ENM) en 2004, que ce soit comme substitut au parquet de Bobigny entre 2006 et 2011 ou en qualité de magistrat chargée de la communication au cabinet du procureur de la République de Paris François Molins entre 2012 et 2017. 

Bobigny comme Paris ont été des expériences professionnelles fondatrices. 

Les permanences criminelles balbyniennes de sept jours et nuits, mes premières scènes de crime, mes premières réquisitions aux assises…et les suivantes.

J’y ai appris non pas le traitement de masse désincarné mais la rapidité d’analyse, sans négliger l’humain présent derrière chaque dossier. 

J’ai eu à gérer au parquet de Paris la communication au quotidien sur des dossiers aussi variés que les compétences d’alors du parquet de Paris (dossiers de droit commun, de criminalité organisée, de santé publique, d’affaires financières, de terrorisme) et j’ai pleinement appréhendé ce que recouvrait le vocable « communication de crise » lors des attentats qui ont endeuillé notre pays. 

Après ces années de parquetière sur le terrain, j’ai souhaité me mettre en disponibilité de la magistrature pour m’ouvrir à d’autres univers et j’ai ainsi rejoint en 2018 un cabinet de conseil en stratégie de communication.

  • Comment vous positionnez-vous sur le sens de votre mission, de vos attributions  et de vos obligations ?

Porter la parole du ministère est remplir une mission de service public. 

C’est un fil conducteur quand, par exemple, j’explicite les rouages judiciaires, je rappelle la loi, décrypte des sujets juridiques sociétaux, mets en perspective des données chiffrées …

Quel pourrait-être mon cahier des charges ? 

Peut-être pourrait-il ressembler à celui-ci :
Informer avec devoir de réserve et de loyauté,
Informer sans arrangement,
Informer à bon escient, sur des questions qui préoccupent nos concitoyens ; sur des sujets qui font la Une comme sur d’autres moins télégéniques, si j’ose dire,
Informer enfin à l’instant où ma parole est attendue : ni trop tôt, au risque d’être imprécise, ni trop tard, au risque d’être décalée.

Mes prises de parole peuvent être directes, ou pas ; visibles, ou non. 

Il s’agit d’être efficiente et utile aussi bien sur des plateaux télévisés que lors d’échanges informels avec les journalistes pour décrypter tel ou tel sujet ou aiguiller la presse sur des idées de reportage…

En cette période de crise sanitaire Covid-19, quelles actions avez-vous menées concrètement ?

La société dans son ensemble a été impactée par une crise sanitaire sans précédent. 

Le ministère de la Justice n’y a pas échappé ; la garde des sceaux a demandé, dès l’annonce du confinement, l’activation des plans de continuation d’activité dans les juridictions.

De même a été décidée la suspension des parloirs famille en prison et des activités en détention.

Autant de décisions qu’il a fallu rendre publiques rapidement et largement tant leur incidence était forte pour tous les utilisateurs de notre service public.

Il s’est agi d’expliquer les raisons pour lesquelles le choix a été fait, le 16 mars, de demander aux juridictions de limiter leur activité au seul traitement des urgences et contentieux essentiels (ordonnances de protection, ordonnances de placement, violences intra-familiales, comparutions immédiates, contentieux de la liberté, aménagement des peines) : pour d’impérieuses raisons de sécurité sanitaire. 

Il s’est aussi agi de relayer les mesures mises en place dans les établissements pénitentiaires pour les détenus et leurs proches pour pallier les suspensions précitées (télévision gratuite, forfait exceptionnel de crédit téléphonique, service de messagerie téléphonique, aide aux indigents).

Il s’est enfin agi d’expliciter les dispositifs spécifiques adoptés dans le cadre des ordonnances prises en application de la loi d’état d’urgence sanitaire (notamment libérations anticipées de détenus en fin de peine avec assignation à domicile).

Au-delà de ces éléments qu’il était indispensable de porter à la connaissance de tous, j’ai veillé, avec les communicants du ministère, à valoriser l’action de toutes celles et ceux qui ont œuvré à la continuité de l’activité (messages sur les réseaux sociaux avec les hashtag #TousMobilisés, #Merci ; reportages presse sur le terrain.)

Et je me suis inscrite en faux contre ceux qui se sont crus autorisés à parler d’une justice à l’arrêt pendant le confinement. 

L’activité judiciaire a été limitée certes mais une continuité du service public de la justice a, partout sur notre territoire, été assurée dans les juridictions pour les contentieux urgents et prioritaires. 

Il nous revient maintenant, collectivement, de réussir la reprise progressive de l’ensemble des activités juridictionnelles et je sais les avocats à nos côtés, dans l’intérêt supérieur du justiciable. 

Les informations n’ont pas toujours été claires concernant les prises de décision relatives aux prisonniers. Quel est l’état de la situation en réalité ?

Je considère au contraire que le ministère de la Justice a fait preuve de la plus grande transparence. 

Des communications régulières et exhaustives ont été faites aussi bien auprès du personnel pénitentiaire qu’aux détenus et à leurs proches pour expliquer l’évolution de la gestion des établissements pénitentiaires, des restrictions qui se sont imposées au regard de l’évolution de la crise sanitaire et des mesures d’accompagnement afférentes. 

Il a beaucoup été question dans les médias de libération de détenus en lien avec l’état d’urgence sanitaire, de baisse de la population pénale.

D’aucuns ont pu sous-entendre que les vannes avaient été grandes ouvertes ; ceci est inexact. 

Les détenus qui ont été libérés, sur décisions de magistrats, l’ont tous été de manière individualisée et, pour ce qui concerne les libérations anticipées évoquées plus haut, elles n’ont concerné que des détenus qui étaient en fin de peine (au maximum à deux mois de leur élargissement) et ont été exclus les condamnés pour terrorisme, crimes, violences intra-familiales.) 

Outre les libérations de détenus (libération anticipée, suspension de peine pour raison médicale, aménagement de peine, octroi de demandes de mise en liberté…), la baisse de la population en détention a été majoritairement liée à la baisse de la délinquance pendant le confinement et de facto à la baisse de l’activité pénale et au prononcé de peines d’emprisonnement ferme. 

Un grand remerciement pour votre transparence. Avant de nous quitter, avez-vous quelques mots à partager avec les lecteurs concernant votre parcours d’étudiante, votre devise et vos passions ?

J’ai eu un parcours très classique : maîtrise de droit mention carrière judiciaire, IEJ puis ENM. 

L’année de préparation à l’entrée au concours de l’école nationale de la magistrature, j’avais inscrit sur le fond d’écran de mon ordinateur en lettre capitales ces trois mots : «tu l’auras».

A l’époque, inutile de vous expliquer le pourquoi de cette inscription bien naïve !

Aujourd’hui cette devise peut cependant encore trouver un écho : 

« tu l’auras» comme un devoir d’exigence en rappel du serment prêté à l’entrée dans la magistrature : « je jure de bien et bien fidèlement remplir mes fonctions, de garder le secret des délibérations et de me conduire en tout comme un digne et loyal magistrat ».

Je pourrais vous parler de randonnées en montagne, de scènes de Marivaux, de séries, de sonates de Chopin, de rires d’enfants. Je pourrais surtout vous dire que dissocier vie personnelle et vie professionnelle m’est précieux.


Mentions légales :

Copyright obligatoire des deux photos de Agnès Thibault-Lecuivre présentes dans l’interview : © Agnès Thibault-Lecuivre

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