by Valérie Desforges

Interview de Michel Lavaud, porte-parole de la Police nationale

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02 juin 2020 – Miss Konfidentielle a le plaisir d’interviewer Michel Lavaud, porte-parole de la Police nationale. Un métier qui exige des qualités telles que la rigueur, le sens de l’écoute et la capacité à prendre la parole au bon moment, au bon endroit et avec les mots justes. Michel Lavaud est aussi plus largement le Chef du SICoP, le service d’information et de communication de la Police. Une interview institutionnelle riche d’enseignement.

Bonjour Michel,

Vous êtes le chef du service d’information et de communication de la Police – SICoP.

  • Pouvez-vous nous éclairer sur le rôle du SICoP ?

Avec plaisir et merci d’ailleurs de me donner l’opportunité de revenir sur la communication de la Police nationale durant la crise sanitaire. 

Le SICoP est en charge de toutes les communications : communication interne vers nos fonctionnaires, – communication digitale de nos interfaces numériques – communication événementielle, – communication réseaux sociaux et communication presse/medias.

Intégrer la communication interne à son service de communication n’est pas anodin pour la police nationale, beaucoup d’entreprises font le choix inverse et confient leur communication interne aux départements RH. La spécificité des métiers de police, le rôle central du « terrain », nécessitent de lier notre communication interne à notre communication vers l’extérieur. Notre parole est engageante aussi bien pour le public que pour nos personnels.

Le SICoP regroupe une cinquantaine de personnes, fonctionnaires de police et contractuels. Les policiers apportent leur culture du métier et les contractuels leurs savoir-faire techniques mais aussi leurs visions excentrées qui est un atout. Nous nous entourons de community managers, webdesigners, graphistes, attachés de presse…

Cette mixité des approches est la clé de voûte de notre système, cela crée une alchimie particulière, un mélange enrichissant.

  • Quelles sont les missions qui vont sont attribuées ?

J’ai trois casquettes : 

– Celle de porte-parole de la Police nationale, j’incarne donc la parole de l’institution sur l’ensemble des sujets, c’est une parole qui engage. J’interviens dans les médias dans la mesure où les sujets ont une dimension nationale et/ou polémique : je suis par exemple sorti plus de 25 fois en presse durant les 8 semaines du confinement.

– Celle de manager, c’est-à-dire coordonner avec l’aide de mon adjoint l’activité des 5 pôles du SICoP en assurant notamment la cohérence des messages. Durant la crise sanitaire, nous définissions chaque matin les sujets à traiter et la plupart faisait l’objet d’un traitement combiné : externe, réseaux sociaux et interne.

Aucun pôle ne peut imaginer son action en autarcie : un message que la Police nationale adresse à ses personnels est aussi un message vers l’extérieur, vers les familles et les proches de nos personnels.

Le SICoP s’appuie aussi sur son réseau de 250 chargés de communication dans les départements. Là encore, il s’agit de jouer à fond la complémentarité de la communication centrale du SICoP avec celle de la communication locale dans chaque département, plus proche des préoccupations quotidiennes de la population. Nous adressions par exemple aux départements nos infographies sur les mesures barrières ou des fiches réflexes concernant les situations de police en temps de crise sanitaire tandis que ces mêmes départements alimentaient notre banque d’images.

– La troisième casquette est celle de conseiller communication du directeur général de la Police nationale, Frédéric Veaux. Je lui propose les orientations stratégiques de la communication de la Police nationale, les sujets de communication digitale (site web, simplification et dématérialisation des relations avec la population…) figurant parmi nos sujets d’avenir.

  • Quelles sont vos motivations dans le cadre de vos fonctions ?

Titularisé en 1995, j’ai servi 24 ans sur le terrain, j’ai commencé en police judiciaire et j’y ai appris grâce aux anciens les bases des enquêtes, des filatures, des interpellations. 

J’ai également été à la tête d’un groupe d’intervention régional, à sa création en 2002 lorsque l’idée de mettre en commun policiers, gendarmes, inspecteurs des impôts et douaniers a révolutionné l’enquête : le but n’a plus seulement été de recueillir les preuves de l’infraction mais de rechercher aussi ce que le délinquant avait fait de l’argent indûment amassé.

J’ai ensuite dirigé des commissariats puis servi à la tête de directions départementales de sécurité publique. J’y ai dirigé les services d’ordre de manifestations très dures, au Havre à Rouen puis plus récemment à Bordeaux et j’ai pu constater l’émergence puis la diffusion des méthodes violentes des blacks blocs afin de faire basculer certaines manifestations.

Ces années de terrain ont ancré en moi un profond respect pour le travail de nos policiers qui « servent » en exposant leur intégrité physique. Aucun d’eux ne sait, lorsqu’il part en patrouille, comment celle-ci va se dérouler mais tous ont conscience des risques du métier. Cet engagement autour du risque forge chez nous le sens du collectif, de la confraternité. Chaque policier se sentira concerné par ce qui arrive à un de ses collègues même s’il ne le connaît pas. Ce « fil invisible » qui nous lie tous est un ingrédient déterminant pour nos communications.

C’est donc en ayant « vécu la police de l’intérieur » que j’ai eu envie de prendre une part active à sa communication. Défi immense tant notre action et notre communication sont aujourd’hui largement commentées. Nous nous devons d’intégrer le débat critique. C’est pour cela que nous publions sur nos comptes @policenationale de plus en plus de réponses aux fakes news qui circulent. Il n’est pas rare de devoir expliquer qu’une vidéo qui circule sur twitter, à la faveur d’une actualité, est en réalité très ancienne, voire même qu’elle provient d’un pays étranger. Ou encore de rappeler la vérité pour l’accident mortel  à Montigny-lès-Cormeilles dans le Val d’Oise.

En ce qui concerne la valorisation des actions de la Police nationale, j’ai aussi compris que la communication n’était pas seulement ce que l’on dit mais aussi ce qui va être entendu : communiquer, c’est d’abord « communiquer avec », c’est pourquoi la construction d’une communication dépend du contexte, de l’actualité. En définitive, vous valorisez d’autant mieux que vous le faites au bon moment. Et, a contrario, de temps en temps, vous avez l’impression de ne pouvoir être audible… J’apprécie l’exigence de se mettre à la place de l’autre, de « sentir les moments opportuns », à l’instar du policier qui va décider du moment opportun pour déclencher son opération.

Dernière spécificité de la communication du SICoP, elle est institutionnelle, engage donc l’institution et doit absolument éviter les erreurs. La population ne peut imaginer que la Police nationale se trompe quand elle diffuse un message. D’où des vérifications factuelles indispensables avant de publier un message sur nos réseaux. Comme tous les communicants, nous travaillons dans une urgence extrême et bien souvent la réponse immédiate est attendue de nous, parfois même dans la minute. Il est impératif de résister à cette urgence et prendre le temps nécessaire avant de publier. 

Communiquer, c’est aussi prendre en considération les conséquences de sa communication. Même s’il n’y pas de remède miracle contre les erreurs. J’ai ainsi pu apprécier la solidarité instinctive qui nous lie, nous communicants institutionnels qui savons que chaque action de communication est périlleuse. Car elle n’engage bien entendu pas seulement notre personne mais bien plutôt l’image de notre institution et donc le travail de tous les policiers (en ce qui me concerne).

Cette conscience des périls entretient enfin l’humilité. Cela tombe bien, l’humilité est une qualité indispensable aux policiers, bien conscients de la fragilité des situations.

Comment gérez-vous la crise sanitaire Covid-19 ?

  • Quelles sont les actions menées depuis le début de la crise ?

Comme toutes les crises, celle-ci a d’abord été une rupture. Rupture des modes d’organisation, rupture des fonctionnements mais aussi rupture des missions. La Police nationale a dû assurer de nouvelles missions : la garantie du respect du confinement pour freiner la propagation du virus, mais aussi la prévention des comportements individuels à risque pour la collectivité.

Cette crise est aussi inédite dans son enchaînement et dans son tempo, nous n’avions pas été habitués aux crises sur un temps aussi long.

La Police nationale est cependant habituée depuis de nombreuses années à la communication de crise, les attentats, certains épisodes de sécurité civile et la mission de rétablissement de l’ordre public nous ont même conféré une expertise dans la communication de crise.

C’est dès le départ que nous avons souhaité définir le message essentiel de notre communication, je devrais dire de nos communications : ce message était que la police allait garder le contact, avec la population et avec ses personnels. Malgré le confinement et le recours accru au télétravail. Personne ne devait se sentir isolé, en rupture du lien social que constitue le travail ou dans l’incapacité de contacter la police en raison du confinement.

Ce message s’est appuyé sur notre réseau de communicants territoriaux, le message national étant complété par la proximité de nos communicants locaux. Cet équilibre du message national stratégique et des messages locaux qui viennent le légitimer et l’adapter localement a été une des clés de la réussite. C’est ainsi que des messages de solidarité avec les personnels soignants publiés par les départements ont été relayés par le SICoP en y ajoutant des conseils de prévention à destination de ceux qui pouvaient être menacés sur leur lieu de travail (en les incitant par exemple à protéger les courriers de menaces pour que la police scientifique puisse ensuite travailler). Ces publications ont ensuite intéressé la presse nationale avec des articles dans de grands quotidiens nationaux.

Concrètement, nous avons créé au sein du pôle presse une cellule proactive allant rechercher des pratiques locales et donc des sujets potentiels : tous les jours plus d’une vingtaine de sujets d’actualité Police sortait en presse nationale .

La communication digitale a aussi adapté notre site internet en améliorant les accès aux offres de téléservices (pré-plainte en ligne, signalement de contenus illicites sur internet, info escroqueries…) pour compenser le confinement. Une plateforme « tchat police nationale » a été créée et mise en ligne pour faciliter les démarches de nos concitoyens.

L’objectif de notre communication interne était aussi de garder le contact avec nos effectifs confinés chez eux, parfois en télé-travail ou organisés en « bordée » comme dans la Marine nationale (ne jamais se croiser pour ne pas s’infecter ou infecter les autres). 

C’était aussi indiquer que toute la Police nationale était mobilisée face au virus, qu’il n’existait plus de spécialités. Nous avons ainsi réalisé des portraits de policiers du service de la protection (les anciens VO) envoyés en renfort dans les patrouilles chargées du respect du confinement. 

Avec la création d’une newsletter quotidienne mailée tous les soirs à tous les policiers, nous avons souhaité créer un lien destiné à transmettre des informations techniques mais aussi des bonnes pratiques, des images positives essentielles dans une période anxiogène y compris pour nos policiers. L’idée était de rompre avec le bad buzz du « rien ne marche », l’engagement des policiers aux côtés des malades (avec les escortes sanitaires par exemple), le  nettoyage approfondi de locaux et de matériels pour garantir la santé de nos personnels, les nombreux dons aux personnels soignants furent ainsi relayés.

En période de crise, quand les équilibres sont fragiles, il convient de s’appuyer et respecter les « fondamentaux » comme disent les enquêteurs de brigade criminelle ; c’est-à-dire s’appuyer sur des pratiques professionnelles maîtrisées et rigoureuses et laisser le moins d’espace possible au hasard.

  • Avez-vous des messages à faire passer ?

D’abord celui d’avoir recherché une communication transparente et pédagogique pour expliquer à la population les nouvelles règles, nos nouvelles missions et nos nouveaux services.

Je suis heureux et fier que le SICOP et l’ensemble des communicants locaux de police aient pu relever ce grand défi : actualiser ses méthodes de travail, accentuer la dématérialisation des pratiques et inventer en marchant un « management à distance ».

Et, un dernier message : le métier de policier est exigeant évidemment et soumis à des tensions, est aussi un métier d’une profonde humanité. La dimension de secours aux victimes en est le parfait exemple, nous protégeons les victimes de la loi du plus fort. Ce métier, par sa diversité (terrain, analyse, enquête) peut attirer tous les profils et toutes les personnalités : les inscriptions à nos concours de gardiens de la paix viennent d’ailleurs d’ouvrir !

Afin de vous connaître de manière plus personnelle, pouvez-vous partager avec nous …

  • votre parcours d’étudiant

Après un bac scientifique, j’ai poursuivi des études de droit jusqu’à BAC plus 5 en étant aussi diplômé de Sciences Po Bordeaux. J’ai apprécié le droit qui enseigne la rigueur mais aide aussi à conceptualiser les situations. Sciences Po m’a apporté l’ouverture aux questions de société et à l’actualité. J’ai d’ailleurs l’impression de rajeunir en relisant autant la presse que durant mes études !

  • ce qui vous a poussé à rejoindre la maison police

Passer le concours de commissaire, alors que personne dans ma famille n’était policier, c’était découvrir et m’immerger dans un univers totalement inconnu. Faire un métier qui n’était pas comme les autres. Et je n’ai pas été déçu.

  • votre philosophie de la vie 

Ce métier nous apprend la fragilité de la vie, tous les policiers ont en tête des situations précises. Je profite donc énormément de ma famille et de ce qui m’est donné.

Pour évoquer l’engagement qui est attendu de moi comme de tous les policiers, je dirais, comme le docteur RIEUX héros de la « La Peste » d’Albert Camus que j’ai relu récemment : Face au danger et l’incertitude de l’épidémie, à « ses fils et ses mouvements insignifiants, l’essentiel était de bien faire son métier ».

  • des moments qui vous tiennent à coeur dans le cadre de la vie privée

Je suis favorable aux respirations, encore plus indispensables quand les métiers accaparent beaucoup de notre temps.

J’ai beaucoup pratiqué l’équitation, j’ai grandi entouré de chevaux et participé à des concours de saut d’obstacles. L’équitation m’a aussi donné le goût de la compétition.

J’aime et j’ai aussi beaucoup pratiqué le football que j’apprécie pour son sens du collectif. Je suis toujours admiratif quand le collectif d’une équipe prend le pas sur ses individualités, même talentueuses. Notre équipe de France championne du monde en 2018 en est le parfait exemple.

J’aime enfin la lecture. « L’œuvre au noir » de Marguerite Yourcenar est mon livre de référence, son héros Zénon est un homme libre.

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