by Valérie Desforges

Interview de Loïc FINAZ, Directeur de l’Ecole de guerre

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Miss Konfidentielle a eu le privilège d’interviewer le Vice-Amiral Loïc FINAZ, à la tête de l’Ecole de guerre depuis 2015. L’entretien fort décontracté nous a permis de voyager dans le temps et dans l’espace. Sur terre et sur la mer. Un voyage initiatique passionnant. Une invitation à la lecture. 

Bonjour Loïc,

Vous êtes un ancien élève des Maristes me semble-t-il

Absolument. De l’externat Sainte-Marie, à Lyon, avec une formation du primaire, au collège puis au lycée pleine d’humanité et de modernité. Cette école considérait, et considère toujours, que les élèves qui lui sont confiés doivent être tous, sans exception, accompagnés jusqu’au baccalauréat. C’était scolairement et spirituellement formidable.

L’Ecole navale a ensuite conditionné ma vie professionnelle. Elle est bien plus qu’une école. 

Pour les officiers de marine, elle est la matrice initiale.

Comment arrive-t-on à l’Ecole navale ? 

Oh, en fait de tas de manières différentes, avec ou sans vocation, avec ou sans projet…

Je n’avais aucun lien familial avec la Marine. Mais à ma génération, un garçon bon en Maths malgré lui se réveillait souvent un beau matin en Maths Sup (dans mon cas en classes préparatoires à Stanislas). Là, en fait, j’ai rapidement découvert que je n’avais aucune envie d’intégrer une école d’ingénieur… Je faisais beaucoup de voile, j’adorais la mer ! Etre piégé dans une prépa par le « système » ne me convenait pas. Quitte à être « condamné à faire » une grande école, autant en choisir une qui me ferait naviguer. C’est comme cela que je suis rentré à l’Ecole navale, mais sans aucune certitude sur la pertinence de mon choix que je vivais comme un pari et une échappatoire au piège dans lequel j’étais tombé.

Bonne pioche ! J’ai adoré l’Ecole navale. J’ai vécu cette période comme de merveilleuses « grandes vacances », heureux de faire de la voile tout le temps, de la plongée aussi, du parachutisme ou de piloter des avions, et de me faire des amis pour la vie. Mais en y trouvant en même temps, sans aucun doute, la formation initiale qu’il nous fallait pour assumer nos responsabilités en arrivant sur nos premiers bateaux. J’ai d’ailleurs eu très vite un premier commandement (un « petit » bateau à 25 ans, et je commanderai ensuite un bateau de taille moyenne à 35 ans et un « gros » bateau à 45 ans).

Quelle a été votre parcours dans la Marine nationale ?

Les officiers doivent choisir un domaine de lutte. Après deux belles années aux Antilles, puis mon premier commandement, j’ai choisi de devenir un spécialiste de la lutte sous la mer (la lutte anti-sous-marine, c’est-à-dire la lutte contre et avec les sous-marins). A l’issue d’ailleurs de mon école de spécialisation, j’ai été l’officier « Opérations » de deux sous-marins nucléaire d’attaque, puis j’ai exercé mon métier de « chasseur de sous-marins » sur des frégates anti-sous-marines avant de commander un aviso.

Puis j’ai été envoyé à l’école de guerre aux Etats-Unis (Naval War College, Newport, Rhode Island). A mon retour en France, pour mon premier poste à Paris, l’atterrissage n’a pas été facile. Après 15 années de navigation sur ou sous la plupart des mers du monde, 15 ans de bonheur pur et d’adrénaline, il m’a fallu un peu de temps pour m’habituer à la vie d’état-major.

C’est alors que vous décidez de rejoindre la société civile

En fait, je n’ai pas décidé de partir, mais en effet j’ai accepté une proposition de la société civile. Il m’a été proposé une aventure que j’ai fini par accepter. Fils, petit-fils et arrière-petit-fils de chefs d’entreprise, j’étais peut-être rattrapé par un atavisme familial ! Mais la Marine a refusé mon départ. J’ai tout de même décidé de suivre l’Executive MBA d’HEC pour me préparer à toute éventualité.

Puis j’ai eu la chance de retrouver la mer pour le commandement d’un grand bâtiment de combat : deux nouvelles années de bonheur pur dans l’Atlantique et ailleurs… Avant de replonger dans les luttes parisiennes pour une succession de postes passionnants qui me feront diriger l’agence de recrutement de la Marine, la Marine à Paris et le Centre d’études stratégiques de la Marine, mais aussi le musée de la Marine…

En 2015, vous êtes nommé à la direction de l’Ecole de guerre (comme directeur adjoint puis directeur)

  • Quelle est la mission de l’Ecole de guerre ?

L’Ecole de guerre est l’école des chefs militaires de demain. A mi-parcours, l’Ecole de guerre rebat les cartes de nos carrières (seulement 20% des officiers réussissent le concours). C’est comme si dans la fonction publique, on disait à tous les énarques de repasser à 35 ans un concours qui sélectionnerait seulement les 20% meilleurs d’entre eux… C’est ce que les armées font avec leurs officiers supérieurs.

Les « lauréats » sont renvoyés à l’école pour une année scolaire complète qui les prépare à leurs futures fonctions, et repose sur 9 piliers qui me semblent importants et immuables (même si leur incarnation devra savoir sans cesse évoluer).

Premier axe, les modes d’enseignement 
La personnalisation pour répondre à la diversité des parcours et des expériences, aux aspirations personnelles et aux orientations individuelles décidées avec les DRH d’Armées.
La responsabilisation pour permettre aux officiers d’être acteurs de leur formation, en s’impliquant dans les travaux de recherche ou dans les activités optionnelles, mais surtout dans les comités qui sont au cœur de l’enseignement, de la réflexion et de la production de l’école.
L’ouverture par la diversité des parcours et des expériences, par la diversité des thèmes étudiés et des intervenants, et bien évidemment par la présence des officiers étrangers et des auditeurs civils.

Deuxième axe, la substance de cet enseignement 
Comprendre le monde pour l’analyser tel qu’il est (et non pas comme on souhaiterait qu’il soit) dans sa perspective historique et face aux enjeux à venir, et en particulier la guerre avec ses causes humaines, culturelle, économiques ou politiques, et toutes ses armes d’expression.
Maîtriser le fait militaire pour connaître et comprendre les logiques politiques, diplomatiques, économiques, financières, industrielles, organisationnelles… qui concourent à l’élaboration de la politique de défense et la constitution des capacités militaires.
Commander les opérations, le but des armées et la culture comme de leurs futurs chefs.

Troisième axe, l’essence de cet enseignement 
Se connaître et travailler sur soi pour être les chefs complets et équilibrés dont les armées ont besoin.
Penser autrement pour pouvoir résoudre les problèmes de demain que l’on ne connaît pas encore aujourd’hui, au sein des armées, au sein de l’Etat, et au-delà dans la société en général.
Apprendre à convaincre parce que ce sera leur tâche quotidienne dans leur deuxième partie de carrière.

  • Quelles fonctions vous sont attribuées ? 

Etre Directeur de l’Ecole de guerre c’est :

1- Diriger l’école, c’est-à-dire les 350 officiers (français et étrangers) et auditeurs civils qui forment la promo de l’année (sans oublier un cours préparatoire pour les étrangers), et les 70 personnes (militaires et civiles, officiers, sous-officiers et soldats) de l’état-major de l’école.
2- Avoir une vision pour l’école, sa mission, son ambition, son action, son enseignement, son avenir, son rôle au sein et au service des armées.
3- Faire vivre toutes ses activités, ses comités avec les officiers de l’état-major mais aussi (et surtout) de la promo pour, par exemple et entre autres, gérer les éditions de l’Ecole de guerre, la maison d’édition que nous avons lancée il y a deux ans.

  • Comment l’Ecole de guerre a-t-elle vécu la crise du Covid-19 ?

Le 16 mars 2020, l’Ecole de guerre s’est vidée géographiquement mais elle n’a pas fermé. Elle a alors vécu sur un double rythme :

1- L’enseignement à distance :
Nous avions déjà l’outil (appelé EDG connect) parfaitement adapté pour cela. Nous avions ainsi un coup d’avance. Il nous a juste fallu l’alimenter plus encore pour cette circonstance particulière.
2- Les cellules de crise et de renfort qu’ont ralliées 150 officiers de la promo : une bonne expérience pour eux car il leur a fallu mener de front cette exigence au service de la société et celle de l’enseignement qui ne s’arrêtait pas.

Comment envisagez-vous votre vie après le mois de juillet 2020 ?

J’aurai quitté la vie militaire, je ne sais pas encore pour quoi. Mais une nouvelle aventure sûrement !

En attendant, est paru le 3 juin 2020 votre 6ème livre : « La liberté du commandement  (l’esprit d’équipage) » aux Editions des Equateurs.

Un livre que mon éditeur me demandait depuis longtemps, et dont j’ai fini par me dire qu’il fallait que je l’écrive avant de quitter la Marine. Il traite de l’esprit d’équipage dont les vertus sont aussi à mes yeux les clés d’une société civile, et de ses entreprises, performantes et harmonieuses.

  • Une anecdote pour nous inciter à la lecture de ce livre ?

Je peux partager avec vous l’un des souvenirs évoqués dont j’ai tiré une partie de ma philosophie de chef.

Lors de mon premier commandement, sur ce patrouilleur qui formait les chefs de quart de la Marine, étaient présents à bord des élèves en situation d’échec, ne progressant pas alors que la fin de leur scolarité approchait. Ils avaient en fait du mal à sortir de leur statut d’élèves. Ils ne comprenaient pas qu’ils devaient se comporter en chefs. Très vite, je « craque », fais reprendre la manœuvre par l’un des chefs de quart du bord, et convoque tous les élèves dans la salle de réunion du bateau. Ils étaient plutôt terrorisés, se demandant à quelle sauce ils allaient être mangés…. Et là je leur dis : « On m’avait prévenu que vous étiez nuls, vous ne progressez pas, et si l’on continue ainsi rien ne changera. Cela n’a aucun intérêt, ça suffit. Alors, vous êtes tous lâchés, dès maintenant. Vous prendrez le quart, sans les instructeurs ! Et ne plantez-pas mon bateau ! ». Ce fut instantané, ils ont grandi et ont tous été à la hauteur de l’enjeu et des responsabilités que je leur avais données. Ils sont devenus les chefs de quart qu’ils devaient être. Et pour la plupart ont ensuite eu une brillante carrière.

Cette expérience m’a marqué. J’ai définitivement compris que le moteur de la performance était la confiance. Mais on a rien sans risque. Un chef doit le savoir.

  • Avez-vous d’autres projets ?

Je viens de terminer mon 7ème livre, un roman, pendant romanesque et poétique de mon essai sur le commandement. Il devrait sortir au printemps prochain.

La Fondation de la Mer dont je suis le fondateur m’occupe également. C’est une très belle aventure au service de la mer bien sûr, des communautés maritimes aussi, et au-delà de nombreux enjeux majeurs qui concernent tout le monde. Sabine Roux de Bézieux qui en est la présidente et son équipe font un travail exceptionnel.

Sur le plan personnel, j’aurai peut-être plus de temps à consacrer à la voile pour retrouver la mer, ou à la randonnée à ski (je suis né aux pieds des Alpes)… 

Et pour terminer, en ces temps de crise,  je citerais volontiers Giraudoux (dans Electre) :
«  – Comment  cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève… et qu’on a tout perdu, que la ville brûle…
– Cela a un très beau nom… Cela s’appelle l’aurore. »

Miss Konfidentielle souhaite une belle suite à Loïc FINAZ et vous invite à lire son dernier ouvrage.

La liberté du commandement de Loïc FINAZ © Valérie Desforges

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