by Valérie Desforges

Interview du commissaire en chef de première classe (colonel) Laurent Paccaud, conseiller de communication stratégique organique auprès du Chef d’État-Major des Armées

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Miss Konfidentielle s’est entretenue avec le commissaire en chef de première classe (colonel) Laurent Paccaud, conseiller de communication stratégique organique auprès du Chef d’Etat-Major des Armées, ravi de la confirmation d’un bel événement le mettant à l’honneur. Ouvert sur le monde, profondément humain, engagé et doté des facultés d’analyse et de rigueur, il nous livre en toute humilité son actualité en exclusivité. Nous découvrirons aussi son parcours passionnant et ses priorités personnelles. Un homme qui mérite pleinement notre respect. 

Bonjour Laurent, 

Et si vous débutiez l’interview en annonçant votre actualité ? 

Je viens d’apprendre effectivement que je suis désigné pour assumer – lors de la prochaine relève – les fonctions de directeur du commissariat de l’opération Barkhane. Cette opération est la plus grosse actuellement menée par la France qui a déployé 5100 soldats dans la bande sahélienne saharienne, en Afrique, pour lutter contre les foyers de terrorisme.

C’est une très belle opportunité pour moi que de repartir sur le terrain après plusieurs années passées en administration centrale parisienne ou dans les états-majors bruxellois. Ce sera ma 9ème opération extérieure (OPEX dans notre jargon).

Félicitations ! Nous reviendrons sur cette nouvelle. Vous êtes le premier commissaire des armées… 

Je suis fier d’être le premier commissaire des armées à être interviewé par Miss Konfidentielle. Pour simplifier un peu les contours des fonctions, le commissaire dans les armées est l’officier en charge de l’administration, des budgets et de certains aspects de la logistique des forces. Sa particularité est qu’il officie aussi bien en métropole qu’en opérations.

Le corps des commissaires est le plus vieux des corps de nos armées françaises. Il a été formé par le roi Jean le Bon, en 1351, pour vérifier que l’argent qu’il donnait à ses seigneurs allait bien au recrutement et à l’équipement des troupes pour la guerre. Les commissaires aux guerres de l’époque (devenus intendants sous Napoléon puis redevenus commissaires au 20ème siècle) avaient pour mission de vérifier que les montant alloués correspondaient aux hommes qu’ils dénombraient physiquement (d’où l’expression « hommes de paille » lorsqu’il n’y avait pas assez de soldats). Notre Corps peut s’enorgueillir de noms célèbres, tel celui de l’intendant Henri Beyle (plus connu sous le nom de Stendhal) dont les campagnes d’Italie ont nourri de belles pages…

Les fonctions de commissaires sont riches : officier d’abord, mais également administrateur, gestionnaire de ressources – qu’elles soient humaines, financières ou matérielles – et enfin logisticien ou juriste. Tout ceci ouvre un grand nombre d’opportunités de carrière, et les filières et métiers que le service du commissariat offre permettent de se spécialiser sur des segments allant de la gestion des droits individuels de nos administrés, la restauration, l’habillement, la logistique centrée sur l’homme à l’assistance juridique. Pour ma part, je me suis orienté vers la logistique opérationnelle, et ai eu ainsi la chance de pouvoir être formé durant une année aux Etats-Unis.

… alors que vous étiez plutôt destiné à suivre une carrière de magistrat. Je me trompe ? 

Je ne me voyais pas militaire. Je me destinais en fait à la magistrature. Etre juge pour enfants ou juge d’instruction était mon projet professionnel initial. Après avoir passé mon bac en Picardie, j’ai suivi un parcours parisien traditionnel de droit privé tourné vers les carrières judiciaires. A l’issue de ma maitrise, une amie, fille de militaire, m’a suggéré de passer le concours du commissariat (catégorie A) dont les épreuves étaient semblables à celui de l’ENM (Ecole Nationale de la Magistrature) car, me disait-elle, il était fait pour moi. J’ai suivi son conseil pour me tester, sachant que j’étais accepté en institut d’études judiciaires pour préparer l’ENM, ainsi qu’en cursus de DEA de droit pénal international à Paris 2.

A l’époque pour pouvoir reporter son service militaire et terminer ses études, il fallait suivre une préparation militaire supérieure (PMS) qui vous permettait ensuite de servir comme officier durant votre service, au grade d’aspirant. C’est au cours de cette PMS que j’ai découvert l’armée. Les valeurs humaines de collectif et de dépassement de soi centrées sur une mission commune me correspondaient bien. J’ai donc passé le concours sans grande préparation, et à ma grande surprise, j’ai été reçu. Relativement bien classé, j’avais la possibilité de choisir entre le commissariat de l’armée de terre et celui de l’armée de l’air. Sachant qu’après 5 années de service, il y avait une passerelle possible entre l’armée et la magistrature – ce qui me rassurait au cas où l’expérience militaire m’aurait déçue – j’ai finalement opté pour l’armée de terre. Après 6 mois passés au 3ème bataillon des écoles militaires de Saint-Cyr, j’ai complété mes deux années de formation à Montpellier, au sein de l’ancien petit séminaire de la ville devenu caserne Chombart de Lauwe, et abritant les magnifiques écoles du commissariat de l’armée de terre, désormais dissoutes.

En creusant dans mes souvenirs, j’ai compris les raisons pour lesquelles j’étais davantage destiné à une carrière militaire. 

Par atavisme ?  

C’est fort probable. Mon arrière-grand-père maternel était commandant dans la légion étrangère, et l’un de ses quatre fils, Jean, mon grand-père, s’est engagé dans les troupes de marine le jour de son bac. Sous-officier marsouin (le nom des soldats de l’infanterie coloniale), il a vécu pas mal de choses entre le Maghreb et l’Indochine, où il a rencontré ma grand-mère, arrivée d’Alsace (la petite Jeanne des livres de Suzanne Prou), fille de contremaître de la cotonnière du Tonkin. Ils se sont mariés sur place et deux de leurs trois filles sont nées à Nam Định  et Hanoï. N’ayant eu que des filles, la filiation militaire s’est alors interrompue. Elle devait cependant être inscrite dans mes gênes, alimenté par les souvenirs d’enfance romancés par ma grand-mère. J’ai ainsi été bercé de faits locaux et ai grandi dans la crainte des esprits malicieux (Xixis) et dans les fumets des délicieuses soupes (Phos) ou autres nems qu’elle préparait pour toute la famille. Pour l’anecdote, je pense avoir appris à me servir de baguettes avant même de me servir de fourchettes ! 

Quelle a été votre première partie de carrière ? 

Le choix de l’armée de terre m’a conduit plus par hasard que par vocation aux opérations. L’opération Daguet – que j’ai vécu en tant que commissaire lieutenant, le premier envoyé sur le théâtre – en a été le déclencheur.

Cette grosse opération a vu la France rejoindre une coalition internationale conduite par les Etats-Unis à l’été 1990 au Koweït et en Arabie Saoudite en réaction à l’envahissement d’une partie du Koweït par les troupes irakiennes de Saddam Hussein. C’était la première fois que la France repartait en guerre après les souvenirs douloureux d’Indochine et d’Algérie. Cette opération a été conditionnante et nous a permis de revisiter notre doctrine logistique en développant la modularité de nos équipements, dont le concept est toujours pertinent. J’ai un millier d’anecdotes à raconter, mais je vous livre celui de ma désignation. Pour ne pas faire trop d’ombre au chef du détachement précurseur de la division (un commandant, pilote d’hélicoptère), son commissaire devait être du grade de lieutenant. L’état-major parisien a donc contacté les commissaires les plus proches de Paris, à l’aise en anglais. Celui de Versailles ne parlait qu’espagnol, celui de Reims se mariait la semaine suivante. J’étais celui de Rouen, disponible et anglophone. C’est ainsi que je suis parti. Je devais initialement procéder à une mise de fonds en Arabie Saoudite pour quelques jours. J’y suis resté plus de 6 mois… sans possibilité d’échanges avec mes proches (3 mois sans courrier), sans GPS pour les liaisons où nous utilisions la boussole afin de nous repérer sur les pistes ensablées. Et oui, à l’époque nous n’avions pas tous les outils et le confort technologiques d’aujourd’hui ! Je peux dire que cette opération a conditionné toute ma carrière. C’est un marquant. Tout de suite en opération sans être véritablement préparé.

A l’issue de cette expérience qui s’est terminée heureusement positivement, j’ai pu retrouver femme et enfants. Lorsque je suis parti, Eléonore, mon deuxième enfant venait de naître. Et j’ai donc laissé un bébé, aux côtés de son frère Paul, qui commençait tout juste à marcher. Lorsque je suis rentré, j’ai retrouvé une petite fille et un garçonnet un peu timide, mais ravi de jouer aux légos avec son papa… Daguet m’a valu quelques médailles. Je les porte, mais celle qui les mérite vraiment est mon épouse, Séverine. Elle est mon pilier, ma boussole de vie. Mon parcours opérationnel n’aurait pas été possible sans elle. Heureusement que les conjoints de militaires sont là pour gérer la vie de famille et toutes les tracasseries du quotidien en notre absence. Ce qui n’est pas toujours facile pour eux surtout lorsque nous coupons toute communication pendant des semaines, voire des mois, ce qui a été le cas pour Daguet. Pas simple non plus pour les enfants de grandir sans pouvoir parler avec papa tous les jours…

Après DAGUET, d’autres opérations se sont enchainées au fil de ma carrière. Il y en a eu 8 en tout, soit plus de 5 ans hors de la maison, un 6ème de ma carrière. Elles m’ont permis de bien voyager (17 pays africains notamment) et j’y ai vécu des expériences extraordinaires, loin des tableaux de bord et de la comitologie. J’ai ainsi eu le privilège d’ouvrir trois grands théâtres d’opérations pour la France : Daguet, (on en a déjà parlé), mais également l’ex Yougoslavie où je suis parti comme casque bleu, en 1992, en tant que commissaire du premier mandat de la Force de protection des Nations Unies. Mon unité, le 403ème bataillon de soutien logistique, qui avait pour mission de soutenir l’ensemble des casques bleus déployés, était situé sur la base aérienne de Pleso, à proximité de Zagreb. Mais nous avions des antennes à Pancevo, à côté de Belgrade ainsi qu’à Sarajevo et Split qu’il fallait ravitailler. J’ai ainsi vu Bakarsa – l’ancien quartier turc de Sarajevo et sa magnifique bibliothèque – avant que les Serbes de Bosnie ne les bombardent et ai traversé Vukovar dont les ruines étaient encore fumantes (incluant son église et son hôpital). Des images qui vous marquent… le tout, à une heure et demie de vol de Paris.

La dernière ouverture de théâtre majeur pour ce qui me concerne a été l’Afghanistan et l’opération ISAF (pour force internationale d’assistance et de sécurité), sous mandat OTAN en 2000, où j’ai rallié Kaboul par la route avec les forces spéciales françaises après avoir posé à la base militaire US de Baghran. Les talibans opéraient encore à proximité de la capitale afghane et nous avons procédé en totale autonomie pendant deux semaines aux reconnaissances de sites pour pouvoir installer la force projetée. C’est ainsi que nous avons jeté notre dévolu sur l’aéroport international de Kaboul pour y installer l’état-major de la force, même si les accès en avaient été minés et les pistes bombardées. J’ai également jugé plus prudent d’arrimer notre flux logistique à la base aérienne de Douchanbé, au Tadjikistan, disposant d’avions de transport logistiques français pouvant nous ravitailler plusieurs fois par semaine et à proximité d’un marché régional correctement approvisionné et de taille à soutenir les appétits de nos 4000 rationnaires français.

Mon expérience opérationnelle la plus marquante reste, à ce jour, ma désignation de commissaire de l’état-major de la 11ème division parachutiste dans le cadre de l’opération Pélican 2 à Brazzaville au Congo, en juin 1997. D’adjoint logistique, je me suis trouvé promu chef du centre de regroupement et d’évacuation des ressortissants (CRER) lorsque la ville s’est subitement embrasée, les milices de Pascal Lissouba essayant de renverser les forces du Président Sassou Nguesso. Nous avons alors réussi à exfiltrer sous le feu près de 5000 ressortissants français et étrangers en moins d’une semaine. Nous avons même réussi à sauver les précieux gorilles du zoo de Brazzaville ainsi que les membres de l’association japonaise qui s’en occupaient. Mon CRER était dans l’enceinte du club-house de l’aéro club de Brazzaville et ses murs en pisés ont été traversés à plusieurs reprises par des tirs de balles perdues quand ce n’étaient pas des obus de mortier qui le survolaient. Je considère miraculeux que nous n’ayons pas eu à déplorer de morts compte tenu du nombre de personnes que nous mettions en position d’attente avant de les faire monter dans les norias d’avions qui les emmenaient vers Libreville pour les Français et Pointe Noire pour les autres nationalités.

Ces activités opérationnelles n’auraient pas été possibles si je n’avais pas été affecté dans les 2 régiments qui m’ont accueilli en début de carrière comme directeur des services administratifs et financiers (DSAF) : 

Après Daguet, j’ai en effet rejoint le 2ème régiment de dragons (Condé Dragons) et ses chars AMX 30 B à Couvron-et-Aumencourt, dans la plaine de Laon avec une très belle qualité de vie. Je montais à cheval tous les jeudis avec l’état-major du régiment en forêt de Saint Quentin, nous vivions dans une fermette, la famille a pu s’agrandir puisque Bertille et Héloïse sont venues rejoindre Paul et Eléonore, et mon épouse y a réussi son concours de professeur des écoles, sa formation de notaire s’étant rapidement démontrée incompatible avec le rythme des affectations de son mari.

De 1994 à 1998, j’ai continué à servir dans l’arme blindée de cavalerie mais suis passé de la « lourde » (les chars) à l’ultra légère en rejoignant le 1er Régiment de Hussards parachutistes (Bercheny) à Tarbes, toujours comme DSAF. Après les joies de la ferme en Picardie, les enfants ont pu découvrir celles du ski dans les Hautes Pyrénées, chaque mercredi d’hiver et celles des baignades dans l’Atlantique l’été.

Quelle a été votre seconde partie de carrière ? 

Je pense qu’il est nécessaire de vivre l’expérience de la première partie de carrière au contact et dans les unités afin d’accéder à la seconde. Elle est nécessaire pour être reconnu comme un véritable expert de l’administration militaire. C’est un pré-requis qui vous permet de vous approprier les codes et bien connaître les besoins et les attentes de nos forces pour mieux les traiter ensuite.

Le passage en second partie de carrière se traduit par des formations de spécialisation qui vous permettent d’obtenir un brevet, garant de l’accessibilité à des responsabilités supérieures. En 1998, après une mise à niveau sur les techniques d’état-major américaines sur la base de San Antonio au Texas, j’ai pu suivre une formation de logistique opérationnelle sur la base de Fort Lee en Virginie. Celle-ci a été complétée par deux modules spécifiques (actions civilo-militaires et opérations psychologiques) acquis chez les forces spéciales US, sur la base de Fort Bragg (Caroline du Nord). Ce dernier module m’a d’ailleurs bien aidé à appréhender mes fonctions actuelles de communicant.

Cette période aux Etats-Unis a été très instructive. Mes enfants ont pu vivre une première expérience scolaire en dehors de la France, au Texas où ils ont parlé espagnol et en Virginie où ils ont renforcé leur anglais. Tous les weekends nous prenions la route pour aller à la découverte de ce pays gigantesque de pionniers, des champs de bataille de la guerre de sécession à New York en passant par Washington. Il y avait toujours un camarade de scolarité très heureux de nous accueillir dans un état différent. Ce périple a vraiment soudé la famille et a aidé les enfants par la suite dans leur évolution professionnelle.

Après cette période de formation, une fois breveté, c’est le retour en France, dans la structure du commissariat de l’Armée de terre : 

  • D’abord à Châlons-en-Champagne, en 1999, en tant qu’adjoint au directeur du commissariat, en charge de la surveillance administrative et de la vérification des comptes. Ce poste m’a valu de nombreux déplacements dans le quart Nord-Est de la France à l’occasion d’audits menés avec mes commissaires lieutenants dont c’était la première affectation. Nous devions vérifier la comptabilité des 220 organismes qui nous étaient rattachés et prodiguer les conseils pour optimiser les ressources confiées à leurs commandements. Outre la richesse de pouvoir transmettre à nos jeunes en formation, c’était très satisfaisant de constater que la plupart des avis prodigués aux chefs de corps étaient généralement suivis et bénéfiques.
  • Ensuite au sein des FAZSOI (Forces Armées de la Zone Sud de l’Océan Indien) à l’occasion de deux passages successifs, à l’île de la Réunion, (sans oublier Mayotte et les îles éparses) :
    D’abord de 2002 à 2004, où j’ai rejoint la direction interarmées des commissariats en tant que chef de sa division logistique, en charge du soutien de toute la communauté militaire dans cette partie de l’océan indien, élargie aux unités du service militaire adapté et celles de gendarmerie. A 11000 kilomètres de la métropole, il fallait mieux être prévoyant et éviter les ruptures de stocks tout en les faisant tourner pour éviter qu’ils ne se déprécient.
    Puis retour 10 ans plus tard, de 2012 à 2014, cette fois ci comme Directeur du commissariat des FAZSOI et Chef de corps du groupement de soutien de la base de défense (GSBdD) La Réunion – Mayotte. Mon expérience professionnelle la plus passionnante après mes opérations, qui positionne en tant qu’homme et concrétise toutes les attentes de l’officier. En tant que commandant d’une unité forte de plus de 500 personnels civils et militaires, dispersé sur une douzaine d’emprises différentes dont certaines à plus de 2000 kilomètres de la Réunion, j’étais charge d’âmes. Un rôle de commandement, de facilitateur, de décideur, que je n’aurai jamais pu mener à bien si je n’avais pas été entouré d’une équipe hors pair, attachante et ultra efficace. Je suis toujours en contact avec la plupart d’entre eux. Un point marquant dans une carrière d’officier, définitivement.

Un autre marquant fort de mon parcours, est le passage à l’international qui a occupé un tiers de ma carrière.

A l’issue de ma première affectation à l’île de la Réunion, j’ai eu l’opportunité de rejoindre Bruxelles et la mission militaire de la Représentation française de la France auprès de l’Union Européenne. J’y ai créé et tenu pendant trois ans les fonctions de conseiller financier du représentant militaire avec – fait rare pour un commissaire – le suivi des dossiers africains confiés à la mission. J’avais, entre autres, la charge de surveiller la montée en puissance du mécanisme ATHENA qui assure le financement des couts communs des opérations militaires de l’UE menées au titre de la politique de sécurité et de défense commune (PSDC) de l’UE. Mécanisme dont j’ai été le premier officier budget lorsqu’il a été créé et que j’ai intégré de 2007 à 2011. Il m’a vu mettre en place son mémento opérationnel, former près de 600 militaires et civils provenant de 26 états membres et surtout dessiner l’intégralité des budgets des opérations que l’UE a lancées et portées durant cette période.

Parmi celles-ci, je peux notamment insister sur :

  • Althéa, opération militaire de l’Union européenne en Bosnie-Herzégovine sous statut Berlin + (l’UE garde le contrôle politique de l’opération menée en utilisant les moyens militaires de l’OTAN). Cette opération a succédé à la Force de stabilisation de l’OTAN (SFOR), le 2 décembre 2004. Après les missions de rétablissement de paix initiales, Althéa s’est délibérément tournée vers la sortie de crise en orientant ses missions sur la formation au profit de l’armée bosniaque. Cette opération a amené l’Union européenne à travailler de façon étroite avec l’OTAN et j’en ai été l’interface pour la partie budgétaire.
  • EUFOR Tchad/RCA, force opérationnelle multinationale dirigée par l’UE au Tchad et en République Centrafricaine, en attendant que l’ONU prenne le relais en 2009 pour appliquer la résolution du Conseil de sécurité des Nations Unies no 1778 du 25 septembre 2007 visant à stabiliser les flux de réfugier et sécuriser leurs camps le long de la frontière soudanaise. J’y ai installé les états major de force à N’Djamena et Abéché et supervisé tout le contracting des camps de la force. Plus de 80 millions d’euros d’infrastructure ont été réalisés sur les 18 mois de cette opération qui a vu notamment la passation d’un marché européen de 60 000 tonnes de ciment pour renforcer et construire les plateformes aéroportuaires de l’opération, les cinq cimenteries régionales étant déjà totalement saturées par nos premières commandes.
  • EUTM SOMALIA : est une mission de formation des militaires somaliens afin de renforcer l’embryon d’armée loyale somalienne financée par l’Union européenne et dont le transport jusqu’au camp de formation puis vers Mogadiscio pour leur mise en place était pris en compte par les Etats-Unis. Initialement réalisée à partir de l’Ouganda – compte tenu du niveau d’insécurité régnant à Mogadiscio – j’ai été chef du détachement précurseur en 2011 pour installer le quartier général de la force à Kampala et monter en puissance le camp d’entrainement de Bihanga, en pleine brousse, avec un village de combat, des infrastructures neuves pour héberger les cadres et les stagiaires et la réalisation d’une piste d’atterrissage pour faciliter les évacuations stratégiques sanitaires.

Ces affectations au sein de structures et d’opérations internationales – qui m’ont permis de traiter de gros dossiers hors de la zone de confort habituelle du commissaire – ont été complétées de façon pertinente par une formation extrêmement intéressante de 6 mois passés à Rome en 2012, au sein du Collège de Défense de l’OTAN. J’y ai adoré la qualité de vie, celles de nos conférences et des échanges avec les 80 officiers provenant d’une quarantaine d’états membres et partenaires. Cerise sur le gâteau, j’en suis sorti diplômé avec la mention « d’exceptionnally well suited », major des officiers français du cours, le tout en jouant au tennis tous les soirs ☺.

Après avoir coché la case Union Européenne, j’ai eu l’opportunité – après avoir commandé mon groupement de soutien réunionnais et fort de ma formation OTANienne – de pouvoir revenir travailler à Bruxelles et de cocher ainsi la case OTAN. C’était en août 2014. L’OTAN est une alliance politique certes, mais d’abord une organisation militaire. Son état-major international est situé à Evere, à proximité de l’aéroport de Zaventem, en lisière de Bruxelles.

J’ai donc rejoint son Bureau Infrastructure & Finances au sein de la division logistique, comme adjoint d’abord, puis comme chef lorsque celui-ci, un colonel américain, a été rappelé par les Etats-Unis pour prendre impromptu d’autres fonctions. Avec un budget de près de1 milliard et demi d’euros à l’année à gérer, j’avais pour missions la gestion du financement commun des différentes infrastructures et matériels de l’alliance. Le tout se faisait par processus consensuel au sein d’un groupe de travail « ressources » du comité militaire de l’OTAN dont j’étais le chairman. Obtenir des décisions unanimes de la part des 29 états-membres – dont certains avaient souvent des positions radicalement opposées – s’est avéré être un exercice de style très intéressant, surtout étant Français et connaissant les positions plutôt fermées de mon pays sur toute demande de ressources supplémentaires. Cette expérience a définitivement rôdé mes talents de négociateur : avec beaucoup d’écoute et parfois un peu de fermeté, j’ai toujours fini par trouver des compromis satisfaisants.

EMA COM : après 10 ans passés à Bruxelles, il était temps pour moi de prendre le chemin des états-majors parisiens, étape nécessaire afin de pouvoir continuer à progresser dans ma carrière. C’est ainsi que j’ai rejoint Paris durant l’été 2017 et la cellule communication du Chef d’Etat-Major des Armées (CEMA) au sein de son cabinet, à Balard, en tant que chargé de communication stratégique organique. J’y ai, d’ailleurs, rencontré, au sein de cette petite équipe très jeune et dynamique, Vincent Guéquière que vous avez interviewé.

J’ai alors été à la manœuvre en tant que communicant sur les sujets de la transformation des armées, l’innovation, l’événementiel… Ces fonctions ont nécessité de travailler en très grande autonomie avec une réactivité quasi immédiate et permanente. Et aussi d’interviewer et d’échanger avec des autorités appartenant à des hiérarchies très supérieures à celles que j’avais l’habitude de pratiquer. Tout cela m’a mis à niveau pour des responsabilités futures.

Qu’est-ce qui vous attend désormais ? 

Je vais d’abord prendre quelques semaines de repos et profiter de la naissance de mon premier petit fils. Puis je suivrai la préparation opérationnelle mise en place avant de prendre les fonctions de directeur du commissariat de l’opération Barkhane. Barkhane est l’opération française la plus importante du moment. Ses budgets sont faramineux et très surveillés. D’où l’importance de tout tracer, optimiser, et de rendre des comptes le plus précis possible.

Je partirai à la fin de l’été et, dès mon arrivée, je compte me rendre sur le terrain, au contact, pour aller à la rencontre de mes antennes et des unités qu’elles soutiennent. Ainsi, au plus près des besoins et en rencontrant les équipes, je les appréhenderai du mieux possible afin de pouvoir m’approprier correctement les sujets. Cela prendra un peu de temps, mais il sera vite rattrapé ensuite en me permettant de sérier correctement les priorités et de faire les bons choix.

C’est mon style : les échanges directs sont fondamentaux pour la connaissance et la gestion de la situation. Etre à l’écoute, instaurer la confiance permettent de couvrir les besoins au mieux. Je considère vraiment que les opérations sont l’ADN de la vie militaire et la raison d’être de notre ministère. Je suis content de revenir dans ce monde.

Vous attachez une grande importance à votre vie personnelle 

Je pense qu’un militaire se sent bien et est bien dans sa mission s’il est bien dans son environnement. La famille et les amis sont importants pour son équilibre. Mon épouse est formidable et courageuse d’avoir à accepter le célibat géographique que les obligations professionnelles de son mari lui imposent. Nous avons fait le choix d’acheter une maison à Bruxelles en 2008 où Séverine travaille à l’école européenne, et cette stabilité géographique a contribué à apporter un peu de confort à la famille après de nombreux déménagements. Bruxelles est à 1H20 de THALYS de Paris et c’est donc moi qui rejoins la maison chaque weekend.

Cette installation bruxelloise nous a également permis de scolariser nos enfants dans des structures internationales (lycée français et école européenne) et nous sommes très fiers tous les deux de l’éducation et de l’ouverture d’esprit que ces opportunités leur ont donné. Deux sont désormais médecins, une, kiné et une travaille à Mexico pour Sanofi. Maintenant, une nouvelle page va s’écrire avec la joie aussi d’être bientôt grands-parents. Je souhaite rattraper, avec mes petits-enfants, ce que je n’ai pas pu donner à mes enfants compte tenu de mon engagement opérationnel, même si je les ai vus s’ouvrir en leur permettant de découvrir de nouvelles cultures à l’occasion de nos nombreux voyages et déménagements. Nous attendons désormais avec impatience la naissance de notre premier petits-fils, Côme. J’espère que je pourrai lui apprendre à jouer au tennis, même si je ne pourrai plus avoir le niveau que j’avais autrefois !

Enfin, la vie n’est pas concevable pour moi sans musique. Mon entourage connait bien mon plaisir à écouter… de la musique électronique ! A la maison, au bureau, dans mes oreillettes, mes deux groupes préférés me suivent : New Order et Depeche Mode : Ils ont su conserver leur authenticité et leur originalité tout en sachant accompagner les évolutions musicales de ces quarante dernières années.

Pour clore cette interview, et comme philosophie de vie, je dirais simplement que lorsque l’on sait donner un peu, on reçoit beaucoup.

Miss Konfidentielle vous remercie pour votre sens de l’engagement.
En espérant vivement que vous écrirez un jour un livre retraçant votre parcours qui ne peut qu’être survolé dans le cadre d’une interview ;
En espérant qu’à vous lire, des jeunes seront sensibilisés et rejoindront nos forces armées.
Avec toute notre reconnaissance. 

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