by Valérie Desforges

Interview de Vincent Guéquière, des abysses à Simone Weil

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20 janvier 2020 – Intéressée par la Marine nationale française, Miss Konfidentielle a proposé une interview à Vincent Guéquière. Nous allons plonger dans les abysses puis revenir tout en douceur sur terre. Un voyage à lire !

Bonjour Vincent,

Lycéen vous commenciez déjà à vous intéresser à l’armée…

Tout à fait, c’est au lycée qu’a germé cette vocation. Je n’avais pas de famille ou de proches servant dans les Armées françaises, j’ai donc décidé d’entrer en classes préparatoires au lycée militaire de Saint-Cyr l’Ecole, au grand dam de ma mère, qui se réjouissait secrètement que son petit dernier, né en 1980, échapperait au service militaire ! Initialement, je voulais rejoindre l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr-Coëtquidan, mais, étant né à Dunkerque, la mer m’a rapidement manqué. J’ai donc finalement choisi de rejoint l’Ecole navale ! 

Cette expérience en lycée militaire a été particulière, à la fois âpre, édifiante, et enrichissante. Je remercie en tout cas cette institution d’avoir permis à un p’tit gars du Nord d’intégrer cette magnifique école. 

Après des études à l’Ecole navale, vous rejoignez la filière des sous-marins.
Racontez-nous ..

A l’Ecole navale, qui forme des officiers qui sont à la fois marins, militaires et ingénieurs, j’ai rejoint la filière « Energie propulsion » ; je me suis naturellement senti à l’aise avec cette orientation « technique », mon père ayant été garagiste. Puis j’ai assez rapidement choisi de servir au sein des forces sous-marines. 

J’ai servi sur les deux types de sous-marins. J’ai commencé par servir sur sous-marin nucléaire d’attaque, à Toulon, sur le « Saphir » et le « Casabianca », avant de rejoindre plus tard les sous-marins nucléaires lanceurs d’engin, à Brest, où j’ai terminé mes embarquements sous les mers comme « chef énergie », c’est-à-dire responsable de la chaufferie nucléaire, de la propulsion et des principales installations techniques concourant à la sécurité et à la mobilité du sous-marin, et conseiller technique du commandant. Au cours de mes patrouilles, j’ai eu l’honneur de diriger des marins hypercompétents dans cet environnement technologique et maritime très particulier, et de relever le défi de l’autonomie complète. Pour se faire une idée de tout ça, je recommande la lecture de l’ouvrage de Nathalie Guibert, « Je n’étais pas la bienvenue », et bien sûr de visionner le Chant du loup ! 

La marine m’a offert la possibilité de vivre cette expérience formidable, et pleine de sens. J’en retiens qu’elle est accessible à tous, pour peu qu’on ose frapper à la porte, et que l’on soit motivé.

En 2019, vous êtes affecté au service communication du cabinet du chef d’état-major des armées. A votre grand étonnement ?

Absolument ! Cela a été une surprise totale, comme une carrière dans la marine sait en offrir ! J’étais un travailleur de l’ombre, dans un milieu voué au culte du secret, et après l’Ecole de guerre, me voici au sein du service de communication à travailler au profit du porte-parole des Armées ! Je suis à la tête du bureau qui prépare la communication sur les opérations des armées françaises. 

Grâce à cette opportunité, j’ai pu m’intéresser plus largement à l’ensemble des opérations des Armées. J’en retire une très grande humilité, vis-à-vis de ce qu’accomplissent nos soldats, aviateurs et marins, dans des conditions souvent difficiles. Je m’attache, en me fondant sur le travail des communicants déployés sur les différents théâtres, à ce que leurs actions soient appréciées à leur juste valeur. 

Passionné par la littérature, vous avez présidé le comité des Editions de l’Ecole de guerre. Avec une belle reconnaissance me semble t-il.

J’ai intégré l’Ecole de guerre en 2018. Outre l’enseignement « académique », les officiers se nourrissent également de leurs activités au sein des comités. Parmi ceux-ci, celui des « éditions de l’école de guerre », que j’ai eu l’honneur de présider quelques mois. Cette jeune maison d’édition, lancée par l’amiral Finaz, directeur de l’école et écrivain de marine, publie des textes divers qui contribuent ainsi à la réflexion militaire, éthique et stratégique française. C’est un formidable cadeau fait par l’Ecole de guerre aux Armées, et qui j’espère aura la vie longue.

J’ai moi-même eu l’honneur de voir mon travail sur Simone Weil édité par ces éditions, en novembre 2019. Il s’agit du 18ème ouvrage de la maison d’édition, et il s’intitule Simone Weil, lutter avec la force. C’est une réflexion sur l’emprise de la force sur l’homme, le combattant, l’ennemi et le stratège. J’ai découvert Simone Weil un peu par hasard, en écoutant une émission radiophonique. Le spécialiste invité a évoqué deux métaphores maritimes concernant Simone Weil qui m’ont interpellé. J’ai alors décidé de faire des recherches et l’envie de rédiger un essai est venue. 

Cette femme exceptionnelle, militante syndicale engagée, agrégée de philosophie, ouvrière en usine, qui a participé à la guerre d’Espagne et à la France libre, morte à 34 ans consumée par son empathie extrême, son sens de l’absolu, a beaucoup à nous apprendre sur la force. Si vous souhaitez le lire, c’est tout simple, vous pouvez aller sur le site de la maison d’édition de l’Ecole de Guerre. 

Vous y trouverez d’autres ouvrages tout aussi intéressants. Sachez que pour chaque ouvrage acheté, un euro est reversé au « Bleuet de France » !

Je réfléchis actuellement à l’écriture d’un second ouvrage concernant un marin du XVIIIème siècle, mais je ne vous en dis pas plus.

Vivre dans les abysses… et aujourd’hui dans la lumière est une sacrée expérience de vie. Quel message pourriez-vous nous transmettre ?

Permettez-moi de quitter un peu le monde de la marine et celui de Simone Weil pour évoquer une œuvre qui m’a particulièrement marqué ces dernières semaines. Il s’agit de l’essai de l’avocat et écrivain François Sureau, paru dans la collection « Tracts » de Gallimard, intitulé « Sans la liberté ». C’est une réflexion sur la lutte terrible qui oppose sécurité et liberté, en ces temps troublés, et un appel vibrant à équilibrer dans la relation entre l’Etat et le citoyen.

C’est une ode à la liberté du citoyen, et une puissante mise en garde qui doit absolument être lue.

Un dernier mot avant de nous quitter ?

Je choisirais, comme épitaphe de cet interview, une phrase de Jean-Paul Kauffmann, lue dans un ouvrage dédié au séjour de Napoléon à Saint-Hélène, La Chambre noire de Longwood, et que j’ai retrouvée sous une autre forme chez Philip Roth : « Rien ne dure, tout subsiste ». Je la trouve magnifique ; c’est à la fois une belle injonction à vivre, mais aussi un avertissement contre la vanité.

Enfin, je terminerai par un hommage à mes proches, tout d’abord mon fils, le beau Clarence, qui me comble de joie et de fierté, et enfin Pauline, ma compagne, qui est une des pionnières à officier sous les mers, et à qui je voue une profonde admiration.

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