by Valérie Desforges

Interview de Gwenola JOLY-COZ, première Présidente de la cour d’appel de Poitiers

26 novembre 2020 – Miss Konfidentielle s’est entretenue avec Gwenola JOLY-COZ, première Présidente de la cour d’appel de Poitiers depuis le 1er octobre 2020. Un privilège de partager un moment en cette période si chargée au sein du ministère de la Justice, et ce en toute convivialité. Aussitôt le fil rouge de l’interview déroulé, Gwenola JOLY-COZ s’est lancée… l’écoute était attentive.

Bonjour Madame, 
Bonjour Miss Konfidentielle, 

Mes origines sont toutes simples à trouver

Je suis bretonne, ce qui n’est pas compliqué à comprendre au regard de mon prénom et de mon nom (sourire).

Cette identité forte m’a permis de me projeter ailleurs.

C’est un fil conducteur d’avoir des racines très fortes et pour partir très loin. 

Je suis ce que l’on appelle « une bretonne voyageuse » avec une partie de carrière en Outre-mer. 

Je ne suis pas une fille de la mer. Je suis du Morbihan, des terres, celle de la forêt, celle de Brocéliande, des traditions et d’une terre à l’identité bretonne de légendes. 

Lorsque l’on est sûre de ses racines, c’est plus facile de partir loin

Je suis partie très jeune à Cayenne (Guyane) en tant que juge d’instruction.
J’ai adoré découvrir ce bout du monde avec tout ce qu’il comporte de problématiques de violence et de drogue.

Plus tard, je suis partie à Mayotte. C’était au moment où le territoire cherchait son ouverture…  C’était avant la départementalisation, l’époque des questions : Comment trouver sa place ? Comment gérer la forte immigration clandestine ?… 

Mayotte ou la Guyane sont des lieux très atypiques comparativement à la Réunion ou la Guadeloupe. 

Voyager vous rend citoyenne du monde (sourire). 
Je me sens beaucoup moins européo-centrée que si j’étais restée ici. 

Pourquoi la justice ?

Je voulais être juge. C’est la raison pour laquelle j’ai suivi des études de droit. C’était un véritable choix, pas du hasard.
A cela s’est ajouté un cursus à Sciences Po.
Je faisais partie des premières générations qui suivaient cette double formation.

A l’âge de 22 ans, j’étais ainsi la plus jeune élève de l’ENM, puis et la plus jeune magistrate de France en 1992 (sourire).
Avec une volonté de concilier réalité humaine et techniques juridiques.Tout un programme ! 

J’ai bien conscience que c’était une chance de pouvoir rentrer aussi tôt dans l’Institution et d’avoir pu acquérir de très nombreuses expériences pendant 30 ans. 

Je vous résume les grandes lignes de mon parcours :

  • En sortant de l’école

J’ai eu la chance d’être d’abord juge d’instruction, pendant sept ans, une longue période. 

J’ai exercé en droit pénal puis en droit civil. 

Je pense qu’il est très important de suivre ce double cursus. 

  • J’ai ensuite souhaité un parcours de direction 

De 1999 à 2004, j’étais Secrétaire générale du tribunal de grande instance de Nantes en Loire-Atlantique, sur la cour d’appel de Rennes.

Là j’ai compris comment l’institution est organisée et j’ai souhaité devenir Présidente de mon premier tribunal. 

De 2004 à 2008, je suis Présidente du tribunal de Mamoudzou sur l’île de Mayotte, sur la cour d’appel de la Réunion. 

De 2008 à 2010, je suis de retour en métropole et suis Présidente du tribunal de Thonon-les-Bains, en Haute-savoie, sur la cour d’appel de Chambéry. 

De 2010 à 2014, j’intègre avec beaucoup d’intérêt l’Inspection générale de la Justice en tant qu’inspectrice. Rapidement j’ai été désignée Secrétaire générale, et me suis investie dans le contentieux déontologique. 

De 2014 à 2016, je suis Directrice de cabinet de la Secrétaire d’Etat aux droits des femmes. 

De 2016 au 1er octobre 2020, je suis Présidente du tribunal de grande instance de Pontoise dans le Val-d’Oise, sur la cour d’appel de Versailles. 

J’ai ainsi acquis de l’expérience au sein de petites, moyennes et grandes juridictions.

  • Depuis le 1er octobre 2020, je suis première 1ère présidente de cour d’appel de Poitiers

Je le vis comme l’aboutissement d’un parcours de responsabilités. 

Je suis attachée à d’autres sujets :

Je prends du temps depuis une dizaine d’années sur des sujets transversaux. 

  • Je suis engagée sur le sujet de l’égalité entre les hommes et les femmes

C’est même devenu un fil conducteur. Je me suis engagée intellectuellement par la lecture, et l’écriture, pour poser trois concepts qui permettent de ne pas tout mélanger et d’avancer dans les échanges : la mixité, la parité, l’égalité. 

Au ministère de la Justice, j’ai beaucoup œuvré dans ce sens. 

Afin de faire comprendre au sein du ministère de la Justice qu’il y a des sujets urgents à traiter. 

Il m’a été proposé d’être directrice de cabinet. J’ai ainsi pu défendre des textes et porter l’égalité hommes-femmes en droit. Je suis ravie d’avoir eu cette occasion.

  • J’ai œuvré pour le déploiement du bracelet anti-rapprochement

Une nouvelle mesure de lutte contre les violences conjugales qui a été salué au sein du tribunal judiciaire de Pontoise par le garde des Sceaux Eric Dupond-Moretti le 24 septembre 2020.

Le 28 octobre 2020 dans le Val-d’Oise, le premier bracelet a été posé dans le cadre du contrôle judiciaire d’un homme de Gonesse soupçonné d’avoir frappé sa compagne, par le Procureur de la République Eric Corbaux. C’est le fruit d’une réflexion. Je ne prétends pas que c’est une solution miracle, plutôt un outil supplémentaire dans la palette de mesures de protection des femmes.
Il est important de rappeler qu’il y a environ 130 féminicides chaque année en France et nous n’arrivons pas à faire baisser ce chiffre depuis douze ans.
Je reviens sur le mot féminicide car la sémantique est importante. Ce mot a fait l’objet d’un débat, parce qu’il est engagé.
J’ai écrit sur ce sujet afin d’expliquer à quoi il sert sans pour autant militer afin qu’il soit inscrit dans le code pénal. 
Dans le mot féminicide, il y a le concept du continuum (du latin classique continuus, continu). 
A Pontoise, ce mot choquait, alors j’ai expliqué et mes collègues ont compris l’utilité de ce mot. 
Ils s’en sont dès lors saisis. 

  • Un autre engagement. Celui d’adosser notre réflexion à l’Histoire

Il y a trois ans, je me suis dit : « Au fait, connais-tu le nom de la première femme magistrate ? ». 
Je me suis aperçue que je ne le connaissais pas et que son nom était invisible. 
Il n’a pas été simple de le découvrir. Après des recherches ? j’ai aussi retrouvé et rencontré son fils 
qui m’a confié de nombreux détails et m’a permis d’écrire un article. Une fierté !
Il s’agit de Charlotte Béquignon-Lagarde, née en 1900. 
Le 11 avril 1946, une loi est votée, qui dispose que « tout Français, de l’un et l’autre sexe, peut accéder à la magistrature ». 

Charlotte Béquignon-Lagarde est intégrée à la magistrature par décret en date du 10 octobre 1946 en vertu d’une disposition permettant de nommer un professeur des universités au sein de la Cour de cassation. Elle est affectée à la chambre sociale de la Haute Cour. 
Elle est également membre du Tribunal des conflits à partir de 1959. 
Depuis le 4 décembre 2018, la salle d’audience de la première chambre civile du Tribunal de Paris porte son nom. Pour avoir proposé l’idée, je suis ravie ! (sourire) 

L’Histoire de la magistrature s’est aussi sa féminisation. 

Depuis cette expérience, je mets en valeur d’autres femmes pionnières telles que la première femme Procureur Général, Nicole Pradain en 1981 et la première femme Première Présidente de la Cour de Cassation, Simone Rozès en 1984. 

Je souhaite dire quelques mots concernant les formations des magistrats

L’Ecole Nationale de la Magistrature est actuellement remis en cause et je m’en étonne tant les formations sont de qualité, 
Le corps est très ouvert, absolument pas poussiéreux comme certains aiment à le dire.

Je suis directrice des formations à l’ENM depuis des années sur différents thèmes et notamment les violences faites aux femmes. Sensibiliser, informer, former est essentiel. 

  • Le CIME

Il est important que des magistrats suivent Le Cycle interministériel de management de l’Etat, ce cycle qui a pour objet de former les membres du vivier des cadres dirigeants de l’Etat. 

Je le dis souvent « Il ne faut jamais confondre l’indépendance et l’isolement ». 
Si les magistrats confondent ces deux notions, en conséquence les citoyens aussi. 

Je me sens profondément juge du siège, pas du parquet et tout à fait indépendante. 

On me demande souvent si j’arrive à concilier vie professionnelle et vie personnelle

A cela, je réponds que oui.  Il est important pour les filles de savoir qu’il est tout à fait possible de faire les deux. C’est fatiguant, mais c’est possible ! 

Je suis mariée depuis 26 ans, j’ai trois enfants qui ont grandi au fil de nos déménagements en métropole et en Outre-mer. Nos filles ont réussi leur scolarité et elles valorisent aujourd’hui ce parcours de vie. Elles sont ravies. Une de mes filles est d’ailleurs partie récemment à Mayotte ! Elles sont aussi toutes les trois féministes. 

Au niveau sportif, j’aime les activités avec de l’autonomie, qui sont faciles à intégrer dans l’agenda. 

Je cours régulièrement et pratique le yoga. Ces deux activités sont assez humbles, j’aime cette idée de pratique régulière. 

J’ai ma petite phrase qui n’a pas d’auteur 

« Dire oui avant de penser non ».

Avant de penser aux obstacles, de se sentir condamné(e) à l’impuissance, il est essentiel de penser « oui » car c’est apporter confiance et considération à ceux qui proposent. L’égard des autres. 

Je dis toujours « oui » d’abord et ensuite j’évalue la faisabilité, pas l’inverse.


Note importante :
Il est obligatoire d’obtenir l’autorisation écrite de Valérie Desforges, auteur de l’interview, avant de reproduire tout ou partie de son contenu sur un autre media.
Copyright obligatoire de la photo : © Gwenola JOLY-COZ

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