by Valérie Desforges

Interview de Laureline Peyrefitte, Procureur de la République de Meaux

Laureline Peyrefitte
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Le 20 mars 2021 – Miss Konfidentielle a interviewé Laureline Peyrefitte, Procureur de la République de Meaux. Un privilège en période de crise sanitaire. Les dossiers sont nombreux ! Nous avons décidé de nous entretenir à des heures destinées à la vie personnelle afin de partager avec vous son parcours, ses actualités… Une manière constructive et sympathique de partager la vie d’une femme procureur en pleine ascension ! Respect. Excellente lecture.

Bonjour Madame,

Vous pouvez m’appeler Laureline ! Même si mon prénom est de l’ordre de l’intime. Utiliser mon prénom, c’est déborder du cadre professionnel, et un peu s’exposer, mais c’est aussi accorder sa confiance et de rapprocher. Je pense qu’au fond, le prénom contribue à forger sa personnalité. Il ne s’agit ni d’une théorie, ni d’une croyance. C’est ce que je ressens avec le recul. On naît et on grandit avec, il s’inscrit dans une projection parentale qui donne du sens et permet de s’élancer à partir de son histoire personnelle. Il m’a longtemps embarrassée parce qu’il me distinguait – il fallait le répéter, subir des commentaires, et il faut toujours l’épeler.

Ensuite j’ai compris qu’il était une chance. Une anecdote personnelle : mon père m’achetait des BD à Noël, c’était toujours une femme qui en était l’héroïne. Il voulait me faire passer un message que j’ai compris plus tard : tu peux réaliser de grandes choses, vivre des aventures comme les garçons, ne pas te laisser marcher dessus. A côté d’une éducation classique, ancrée dans une histoire familiale riche dont je suis à la fois redevable, fière et pleine d’une affection profonde, cette conception de la femme a guidé mes choix. Ne rien céder, et essayer de tout concilier sans renoncer à l’essentiel, entre vie de famille dense, et engagement professionnel fort. J’ai eu ces chances de pouvoir les mener de front. Cela n’a pas toujours été simple, mais avec une dose d’inconscience peut-être, et surtout grâce à mes proches, j’ai tenté de réussir ce double défi. Sans aucune préméditation, car on peut vraiment dire que je me suis laissée porter par les opportunités, et surtout par des rencontres personnelles et professionnelles qui ont été déterminantes. Et avec toujours le souci de cultiver une vertu cardinale à laquelle il ne faut jamais renoncer : l’humilité.

C’est une vertu qui pousse à la fois à douter – essentielle dans le métier de magistrat -, mais aussi à se surpasser, pour faire mieux encore : savoir se remettre en question, à questionner ses choix, à travailler davantage, à réfléchir à l’impact de ses décisions sur les personnes, à dépasser ses à priori, à se laisser bousculer par les autres ; c’est s’accorder du temps de discernement, à aller à la rencontre des autres et de la richesse de leurs parcours, de leurs histoires. C’est toujours voir l’humain dans les dossiers, sortir de soi-même et faire preuve d’empathie. Ce qui n’exclut pas de prendre des décisions parfois rudes et qui laissent des traces.

Quel est votre engagement en tant que magistrat ?

Mon engagement dans ce métier est sous-tendu par une soif de justice, que j’ai toujours ressentie, une quête permanente de faire émerger la vérité, avec la conscience de la fragilité de cette notion, mais qui est encadrée par la confrontation des faits dans toute leur complexité avec le droit, l’attention à l’humanité des situations et à la notion de réparation.

C’est au cours de mes études de droit que cette voie professionnelle s’est dessinée. Le droit est une école de rigueur, dont l’austérité s’humanise lorsqu’il se décline concrètement dans les affaires individuelles. C’est aussi par le droit que reposent les équilibres de la démocratie, et que peut se résoudre la conflictualité des rapports sociaux et entre individus.

La réussite au concours de l’Ecole Nationale de la Magistrature en 1997 a été à la fois l’aboutissement d’un travail de fond, qui m’a procuré comme tout étudiant dans cette situation une joie intense et une certaine fierté, et le début d’une aventure et d’un nouvel apprentissage d’un métier varié, exigeant, très riche, et d’intérêt public.

J’ai exercé dès la sortie d’école des fonctions au parquet, comme substitut du procureur puis de vice-procureur dans diverses juridictions : Chartres, Troyes, Papeete, puis Versailles. La mobilité géographique est une occasion de se remettre en question et de s’enrichir des bonnes pratiques pour les mettre en œuvre ailleurs. A titre personnel, elle permet les rencontres, de découvrir des territoires, des cultures, des spécificités.

Comment avez-vous vécu votre affectation à Papeete….

Mon affectation en Polynésie française a été particulièrement marquante. Loin de ses repères, la découverte d’une autre culture est l’occasion de remises en cause sur le sens de sa mission, sur ses modalités d’exercice professionnel surtout lorsqu’il existe des particularités juridiques et techniques, mais aussi de rencontres exceptionnelles.

J’ai exercé des contentieux divers, notamment au service des mineurs, ce qui m’a confrontée à des dossiers difficiles humainement, en particulier d’inceste, ou encore de violences intrafamiliales particulièrement graves. Les conditions d’exercice y sont rendues parfois complexes par l’éloignement géographique des différentes îles entre elles, surtout lorsqu’elles sont dépourvues d’unité de gendarmerie, ou de liaisons aériennes avec Tahiti, et ce alors même que des faits graves étaient portées à notre connaissance ; ou encore par la tenue d’audiences pénales dites foraines, par exemples aux Marquises, Raiatea, aux Australes, où les attentes des justiciables sont immenses. On se sent à la fois isolé du reste du monde, mais proche du quotidien des gens lorsqu’on exerce la justice sur ces territoires éloignés.

Je retiens l’attachement touchant des polynésiens à leur Fénua (terre) mais également à la France, leur respect de l’autorité, mais surtout leur humanité profonde et la sincérité de leur parole, une parole rare, mais précieuse.

Cela a constitué un séjour marquant aussi à titre personnel. J’ai eu la chance de pouvoir découvrir cette partie du monde magnifique, de voyager et de pratiquer la plongée dans des lieux exceptionnels, à Rangiroa notamment, mais aussi à Huayne, Moorea… La rencontre avec la nature dans son milieu, et d’une faune marine extraordinairement riche restent présents dans ma mémoire dans les moindres détails.

… puis votre expérience à Versailles ?

Au parquet de Versailles, après 1 an et demi au service de la permanence générale et en charge de l’audiencement des dossiers correctionnels dans cette belle juridiction, j’ai eu la chance d’être nommée secrétaire générale du procureur, grâce à la confiance que m’a accordée le procureur de la République d’alors, Michel Desplan, à qui je souhaite rendre un hommage appuyé.

Ces fonctions m’ont permis de participer à l’administration du parquet, et d’exercer des missions transversales d’organisation, et de gestion des ressources humaines. J’ai notamment œuvré au développement de la communication électronique des procédures pénales, ou encore assuré le suivi de la réforme de la médecine légale. Parallèlement, je me suis investie dans l’organisation et l’évaluation des stages des auditeurs de justice et des différents stagiaires de la juridiction en qualité de directrice de centre de stage. Il s’agit d’une responsabilité passionnante que d’accompagner les futurs magistrats dans leurs premiers pas, mais aussi que d’encadrer et contrôler la qualité de leurs acquisitions. Participer à la transmission des savoirs et au partage des valeurs de ce métier est très enthousiasmant ! Cela m’a par ailleurs conduit à nouer des relations très riches avec les universités.

J’ai eu l’opportunité ensuite d’être nommée secrétaire générale au parquet général de la cour d’appel de Versailles, sous la direction d’éminents juristes, d’abord de Philippe-Ingall Montagnier à qui je dois beaucoup, puis de Marc Robert, tous deux successivement procureurs généraux avec lesquels j’ai travaillé. Ils m’ont permis d’appréhender des fonctions d’encadrement d’équipes, de conduite de projets, d’organisation et de gestion budgétaire des juridictions. Ce volet budgétaire et de gestion RH décliné à travers le suivi des dialogues de gestion avec la chancellerie, participe au bon fonctionnement des juridictions. Porter des demandes adaptées aux besoins des juridictions est essentiel pour voir aboutir des projets, et nécessite de se fonder sur des outils de pilotage des parquets, sur des argumentations chiffrées mais aussi sur des considérations humaines concrètes qui se vivent dans les juridictions.

Le rôle d’animation des politiques partenariales est également essentiel, que ce soit au niveau d’un parquet général ou d’un parquet de première instance. Magistrat déléguée à la politique associative, j’ai ainsi par exemple participé au bon fonctionnement des associations d’aide aux victimes, ou de contrôle judiciaire, et au suivi des délégués du procureur : autant de missions essentielles à la mise en œuvre concrète d’une politique pénale.

Vient le temps d’embrasser les fonctions de Procureur de la République, à Lorient en 2015 puis à Meaux en 2020.

Exactement. C’est tout naturellement après ces fonctions exigeantes et variées que j’ai souhaité exercer les fonctions de procureur de la République.

Après une expérience très riche comme procureur de la République de Lorient, j’ai été nommée en mars 2020 à la tête du parquet de Meaux, loin des côtes bretonnes et de ses attraits, loin des contentieux spécifiques de la pêche, ou des problématiques de l’action de l’Etat en mer.

Je tiens d’ailleurs à saluer l’équipe formidable de 6 parquetiers que j’ai eu l’honneur et le grand plaisir à diriger alors. Nous avons vécu des moments très forts, au quotidien, réfléchi ensemble et traité des situations et dossiers difficiles, mais surtout passionnants juridiquement, et humainement. Je ne peux les citer tous, ils sont très nombreux à avoir marqué mon parcours ; je pense à un dossier très médiatisé fin 2019 toujours en cours, mais aussi à certains dossiers d’Assises, qu’on n’oublie pas : un homicide conjugal et tentatives d’homicide sur les enfants du couple, sur l’île de Groix, ou encore une tentative d’assassinat par un mineur à Auray. Il y a une telle violence, une telle intensité, et en même temps une telle confrontation d’humanités et d’argumentations au cours de ces moments suspendus ! Ce sont sans doute les moments les plus intenses professionnellement, où l’on se penche, pendant plusieurs jours d’affilée, sur des tranches de vie, des drames absolus, des actes parmi les plus graves, dans un même lieu clôt ; les acteurs du procès sont liés ensemble comme dans une bulle où ils s’affrontent ou se rejoignent, avec une intensité et des enjeux remarquables, pour faire émerger la vérité. J’ai été particulièrement bouleversée par la dignité de certaines victimes.

Quelle est votre conception du métier de procureur de la République ?

Le métier de magistrat permet d’envisager des fonctions très variées. J’ai opté pour le parquet dès ma sortie d’école par choix. Puis finalement, au gré de mutations géographiques diverses, j’y suis restée. Il s’agit d’une fonction particulièrement riche, puisque le ministère public est présent à tous les stades de la procédure pénale, depuis la direction et la supervision des enquêtes judiciaires, jusqu’à l’exécution des décisions. Ses attributions originales en font un magistrat complet : à la fois garant des libertés individuelles, prenant des décisions individualisées, il s’inscrit dans une équipe et dans le cadre d’une politique pénale. Il a en effet à la fois la charge de porter l’intérêt général tout en étant, au premier chef, le garant des libertés individuelles.

Magistrat, il exerce ses missions dans le respect des grands principes de la présomption d’innocence, de l’impartialité, de la proportionnalité, et de la recherche de l’équilibre des charges et de l’exhaustivité des enquêtes dans tous les dossiers individuels qui lui sont soumis, en dépit des contentieux de masse qu’il doit traiter, et quels que soient ses moyens. L’urgence est son quotidien, même s’il doit également étudier des dossiers complexes qui nécessitent du temps.

Garant de l’intérêt général, il s’inscrit dans une politique pénale, à la fois nationale et régionale, qu’il décline localement en fonction des particularités de son ressort. Cette inscription dans une politique pénale garantit aux justiciables la cohérence de l’action judiciaire et l’égalité de traitement, ce qui me semble essentiel pour permettre la lisibilité de l’action judiciaire, et une certaine prévisibilité des décisions.

Sa participation aux politiques de sécurité et de la prévention de la délinquance l’amène à contextualiser les dossiers qui lui sont soumis, à connaître son ressort pour mieux adapter la politique pénale qu’il met en œuvre, à rencontrer les multiples partenaires avec lesquels il travaille pour élaborer des projets de service, améliorer la prise en charge des victimes, développer des mesures alternatives aux poursuites, être en phase avec les attentes de nos concitoyens et des élus sur le terrain.

Mais l’intérêt général qu’il porte le conduit également à exercer des attributions en matière civile : état civil, délégations d’autorité parentale, participation à la commission d’indemnisation des victimes, il est également présent en matière d’assistance éducative pour les mineurs en danger, car il exerce des missions de protection de l’enfance, ou encore participation aux audiences de procédures collectives devant le tribunal judiciaire mais aussi devant le tribunal de commerce.

Le procureur est aussi un chef de juridiction, dans le cadre d’une co-direction avec la présidente, et avec le directeur de greffe : il est en lien constant, pour faire vivre la juridiction, l’organiser, mettre en œuvre les réformes, manager les équipes, avec le Barreau, les services de la protection judiciaire de la jeunesse, et de l’administration pénitentiaire, les associations de justice (aide aux victimes, délégués du procureur, associations de contrôle judiciaire…).

Le parquet de Meaux compte 18 magistrats – bientôt 19. C’est une équipe soudée, composée de jeunes magistrats dynamiques, engagés, qu’il convient de coordonner. Cette mission d’animation d’équipe nécessite une présence constante, une valorisation de leurs actions, une attention à leurs difficultés de travail. J’ai la chance de pouvoir compter sur des magistrats énergiques, dont le sens du service et l’engagement sont sans faille.

Cette juridiction sous-dimensionnée dans ses effectifs, gère des dossiers de criminalité organisée, avec des niveaux de violences et de délinquances très intenses. Les magistrats et les greffiers sont sous très forte tension et d’autant plus méritants dans leurs actions au quotidien.

Je mène avec eux de nombreux projets de fond. Je souhaite en citer trois :

  • Sur le terrain de la lutte contre les violences conjugales, le tribunal a construit en 2020 un « projet de juridiction » autour de 4 axes essentiels et complémentaires : communiquer et décloisonner l’information entre les services de la juridiction, améliorer l’accueil des victimes, mieux protéger les victimes et prévenir les violences par des dispositifs de protection étoffés, et enfin sanctionner les auteurs par des mesures fermes et adaptées. Cette politique est en construction permanente, car il est nécessaire de toujours progresser dans cette lutte qui nous impose de bousculer nos pratiques et d’innover. Ainsi, au-delà des dispositifs du Téléphone Grave Danger que nous déployons au quotidien, et des mesures d’éloignement du conjoint violent qui sont prononcées, nous allons bientôt signer 2 nouvelles conventions qui permettront le déploiement d’une part du Bracelet Anti-Rapprochement, et d’autre part du dispositif d’alerte « Monsherif » conçu et développé par madame Dominique Brogi, très engagée dans la lutte contre les violences conjugales. La convention de partenariat que nous allons signer le 2 avril prochain avec les associations d’aide aux victimes permettra de fournir aux victimes cet outil complémentaire de protection. Enfin, le partenariat avec les médecins se développe sur cette thématique, qu’ils exercent leur activité à l’hôpital, avec lequel nous avons l’habitude de travailler quotidiennement, ou en secteur libéral grâce à l’implication de la présidente du conseil départemental de l’ordre des médecins de Seine et Marne. L’objectif est de sensibiliser les médecins à la détection et au signalement des situations les plus graves de violences conjugales, et de fournir un vadémécum commun aux médecins, associations d’aide aux victimes et parquet.
  • 2ème axe de politique pénale, la lutte contre les trafics de stupéfiants et le proxénétisme. Je les associe volontiers pour 3 raisons : d’abord car l’objectif commun des délinquants est l’appât du gain ; ensuite en raison de la forte parenté dans la typologie des délinquants, avec un phénomène observé de reconversion, durable ou éphémère, des délinquants du trafic de stupéfiants vers le milieu de la prostitution, mais aussi une même professionnalisation, une organisation hiérarchique, et une logique entrepreneuriale ; enfin, les moyens d’enquête à mettre en œuvre sont similaires. Certains services de police se sont d’ailleurs restructurés pour faire face à ces 2 phénomènes cumulativement, ce qui m’apparait être une très bonne initiative.
    Le proxénétisme est d’autant plus révoltant qu’il constitue une atteinte majeure à la dignité et à l’intégrité des victimes, la plupart du temps des femmes, et bien souvent des mineures de plus en plus jeunes, isolées. Cette exploitation organisée de la vulnérabilité et de la détresse des victimes nécessite une action coordonnée forte. C’est un axe de travail que nous allons mettre en œuvre à l’échelle de la juridiction de Meaux, avec la présidente du tribunal, madame Catherine Mathieu, puisque nous avons décidé d’y consacrer notre projet de juridiction pour 2021. Je dois saluer ici l’implication de mon parquet et des magistrats du service correctionnel dans la répression de ces actes d’une particulière gravité.
  • Enfin, il est tout aussi essentiel de trouver des solutions concrètes pour répondre au fléau de la délinquance de basse ou moyenne intensité, qui altère la tranquillité publique par la multiplicité et la persistance de ces types d’infractions dans certains quartiers. Cela constitue un vrai défi tant en termes de gestion de flux, que de crédibilité de l’action judiciaire. A cet égard, la « justice de proximité » contribue à cet objectif, par l’interaction avec les élus qui doit être renforcée, par l’accélération dans le temps de certaines réponses pénales et par la territorialisation de l’action judiciaire notamment des délégués du procureur, d’ores et déjà déployés dans les Maisons de Justice et du Droit et les Points d’Accès au Droit du ressort. Sans oublier la prise en compte des victimes : la saisine rapide de l’association d’aide aux victimes permet un accompagnement et une prise en charge immédiate des victimes. Nous avons ainsi d’ores et déjà développé des modes de réponses rapides au parquet, par le défèrement des auteurs en vue de mesures alternatives ou de composition pénales, lorsque ceux-ci ne sont pas encore ancrés dans la délinquance. Par ailleurs, et parce que la mission du procureur de la République est aussi de prévenir la délinquance et sa réitération dans ce champ des infractions de moindre gravité, je travaille au développement, avec l’association de contrôle judiciaire ARILE HORIZON, d’un Programme d’Accompagnement et de Lutte contre les Conduites Addictives au titre des alternatives aux poursuites, pour sortir les auteurs de leur addiction lorsqu’il apparaît que celle-ci est le facteur du passage à l’acte, ou contribue à son aggravation. Il nous faut agir sur les causes, lorsque cela apparaît possible. Ce projet complètera le panel de mesures individualisées à visée pédagogiques déjà mises en place à Meaux.

Vos relations avec les acteurs police – gendarmerie sont-elles satisfaisantes ?

Sans aucun doute. J’attache du prix à l’excellence des relations entre le parquet et les services d’enquête, des relations faites de coordination et d’échanges, mais aussi de franchise et d’exigence mutuelle : aux services d’enquête, vont les obligations de diligence et de loyauté dans l’exécution des instructions du parquet, mais encore de qualité des enquêtes et de leur compte-rendu ; au parquet, des obligations de disponibilité, de concertation, mais aussi de soutien et de valorisation des actions entreprises, et de cohérence dans l’action.

L’action du parquet est indissociable de celle des services d’enquête car elle en est le prolongement. Le contrôle strict que nous exerçons sur le respect des règles de procédures et d’exhaustivité des enquêtes, s’effectue avec le souci des contraintes fortes que connaissent les forces de l’ordre dans leur quotidien, dont je suis pleinement consciente. Les nombreuses occasions d’échanges informels et institutionnels, comme les réunions d’action publique et d’OPJ, sont essentielles, et permettent d’expliquer et de rappeler la politique pénale, et les directives, et plus globalement de nouer des relations de confiance et d’exigence, indispensables pour la réussite des objectifs communs de lutte contre la délinquance et de la protection des victimes.

Les lecteurs connaissent peu souvent la CNPR, autrement dit la Conférence Nationale des Procureurs de la République. Pouvez-vous nous éclairer ?

Depuis décembre 2018, je suis engagée comme membre élue au sein du Conseil d‘administration de la Conférence nationale des procureurs de la République. La CNPR a pour vocation d’offrir un espace de réflexion collective de l’ensemble des procureurs de la République à propos de l’exercice de leurs fonctions de chefs de juridictions et de chefs de parquet, et de leur statut. L’objectif est de favoriser les échanges de bonnes pratiques mais aussi de relayer les difficultés d’exercice et les freins à l’accomplissement de nos missions – qu’ils soient juridiques, organisationnels, budgétaires ou statutaires.

Il s’agit également d’une structure ouverte au dialogue permanent avec les institutions de la République (représentation nationale, Chancellerie, Conseil supérieur de la magistrature notamment), qui se veut force de proposition, notamment à l’occasion de l’élaboration des projets de loi. Au fil des années, la CNPR est devenue un interlocuteur identifié par les pouvoirs publics. Ainsi, les membres du conseil d’administration sont-ils de plus en plus sollicités pour présenter l’avis des procureurs sur tels ou tels projets de loi, ou encore pour faire partie de groupes de travail divers. Il s’agit d’un investissement personnel important, mais qui permet de se nourrir d’une réflexion permanente sur le sens de nos missions, de rappeler notre rôle et les enjeux en terme d’équilibre de la procédure, et enfin, de permettre la visibilité de l’action judiciaire.

J’ai récemment par exemple participé au groupe de travail sur la communication des procureurs mis en place par la DACG (Direction des Affaires Criminelles et des Grâces), ou encore été entendue avec d’autres collègues au Sénat sur la proposition de loi sur l’inceste.

Nous portons également les besoins en moyens matériels et humains de nos parquets auprès de la DSJ (Direction des Services Judiciaires) : la situation des juridictions est largement connue, et on peut toujours se référer aux travaux de la Commission européenne pour l’efficacité de la justice (CEPEJ) qui publie les chiffres comparés du budget des Etats européens consacrés à leur justice, pour se rendre compte de l’ampleur des besoins ; singulièrement au parquet, puisque la France compte parmi les parquets les plus chargés, avec quasiment le plus petit nombre de procureurs en Europe, mais qui doit dans le même temps faire face au plus grand nombre de procédures reçues par magistrats, tout en ayant à remplir un nombre record de fonctions différentes ! Malgré des avancées significatives à saluer, il reste beaucoup à faire pour permettre aux parquets de mieux fonctionner et de faire face avec célérité et qualité à la demande croissante de justice et aux flux des procédures.

Un coup de chapeau spécial à son président, Eric Mathais, procureur de la République de Dijon, qui fédère nos contributions et est en première ligne pour assurer la visibilité de la CNPR et répondre directement à toutes les sollicitations extérieures, tout en restant mobilisé pour le fonctionnement quotidien de son parquet.

Vous connaissez la tradition de Miss Konfidentielle. Parler de ce qui vous anime dans le cadre personnel…

J’aime lire, et voyager bien sûr. J’ai évoqué mon séjour en Polynésie.

Je peux citer aussi l’Ouest américain ou encore Rome.

L’Ouest américain pour ses grands espaces et ses parcs nationaux (Grand Canyon, Arch Canyon, Mesa Verde…). J’ai découvert des paysages à couper le souffle, avec une mention particulière au parc de Mesa Verde, qui abrite des habitations troglodytiques du XIIIème sièce dans des cavités rocheuses à flanc de falaise, Il s’agit de vestiges uniques aux Etats-Unis. Une visite émouvante et une très surprise dans un cadre magnifique.

Rome est un concentré d’histoire de la civilisation occidentale, où la beauté de ses bâtiments et de ses vestiges côtoie le bouillonnement de la vie italienne. On passe des ruines de l’époque romaine, au monument Victor-Emmanuel II en passant par la magnificence du musée du Vatican. J’ai été particulièrement marquée par la beauté des mosaïques de l’abside de la basilique Sainte Marie Majeure, mais aussi par le gigantisme des thermes de Caracalla.

Les voyages sont des moments précieux de découvertes et d’ouverture, qui s’apprécient d’autant plus lorsqu’on les partage.

… et partager une citation qui vous  tient à coeur avant de nous séparer.

J’avais fait mienne au parquet de Lorient cette citation latine de Cicéron dans l’ouvrage De officiis : « Cedant arma togae, concedat laurea linguae » qui signifie  « Les armes cèdent à la toge, les lauriers à l’éloquence ».

L’oeuvre de justice procède de cet objectif : faire déposer les armes et la violence pour se soumettre au droit et à l’argumentation.

Encore faut-il, pour que cela fonctionne, qu’en amont, la société accepte de promouvoir l’exigence du travail et la maîtrise du vocabulaire, la beauté de la langue et la verbalisation de ses pulsions, plutôt que la vindicte des réseaux sociaux qui précède ou illustre la pauvreté des mots et la violence des comportements.

Merci Laureline pour cet entretien très privilégié accordé à Miss Konfidentielle.
Nous nous quittons avec grand respect pour vos fonctions bien sûr et aussi pour votre personnalité qui ne peut laisser indifférent.
Pas de paraître, de la sincérité, de l’engagement, de l’humilité et des valeurs qui se perdent.
Miss Konfidentielle sait reconnaître les personnes sincères.. et vous êtes sincère. MERCI.
Plein succès pour la suite. En attendant excellent week-end au vert ! Se ressourcer est essentiel 🙏

Laureline Peyrefitte, procureur de la République de Meaux sur MissKonfidentielle © Laureline Peyrefitte

Notes importantes

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1 commentaire
  1. Anne souvira dit

    Respect pour ces (nos) valeurs communes
    Nul doute qu’une belle personne qui a eu la chance de travailler avec le procureur général Marc Robert et de connaître Tahiti et ses habitants si touchants, poursuive un carrière encore plus méritante.
    Un plaisir serait de faire sa connaissance.
    Bravo Miss K pour cette belle, modeste, captivante et humaine interview. Un rôle modèle!

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