by Valérie Desforges

Interview de Laurent Muschel, Directeur de la sécurité intérieure à la Commission européenne

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Le 29 mai 2021 – Miss Konfidentielle a interviewé Laurent Muschel, Directeur de la sécurité intérieure à la Commission européenne. Nous avons abordé des sujets sérieux de manière sympathique. Merci à Laurent Muschel pour son sens de la pédagogie utile pour bien comprendre ses missions, et aborder avec facilité le fonctionnement de la Commission européenne. A l’approche de la Présidence française du Conseil de l’Union européenne (PFUE2022), il est important de sensibiliser, informer de manière simple les choses. 

Bonjour Laurent,

Commençons par les présentations…

Je suis né à Strasbourg, ville que vous connaissez bien (sourire).

Nous avons beaucoup déménagé avec mes parents dès mes 6 ans mais toujours dans l’Est de la France, je me suis posé ensuite à Paris pour mes études. Mon parcours d’étudiant a été classique : ESCP Business School, l’Université Paris Sorbonne (Maîtrise de philosophie) et Sciences Po, sur la période 1989-1993.

Mais c’est à Bruxelles que j’ai passé le plus de temps, la moitié de ma vie.
Même si sa réputation est celle d’une ville pluvieuse, il faut bien reconnaître que la qualité de vie est très appréciable. Bien supérieure à mon sens à Paris où l’on se sent plus stressé au quotidien.
Une anecdote, la première fois que ma mère est venue me voir, ne trouvant pas son chemin elle s’est adressée à des policiers afin de leur demander où était la rue où j’habitais. Les policiers l’ont spontanément accompagnée jusqu’à bon port. Des petites choses qui rendent le quotidien agréable.

Pour autant, je conserve mes attaches à Strasbourg et Metz.

Que souhaitez-vous partager avec nous sur votre parcours professionnel ?

27 ans à la Commission européenne et depuis 13 ans j’évolue dans le domaine de la police et de la justice.

J’ai commencé à travailler sur ces questions comme chef de cabinet adjoint de Jacques BARROT qui était alors devenu le vice-président de la Commission européenne en charge de la justice et des affaires intérieures. À cette époque, j’ai suivi en particulier la suppression  des visas Schengen pour les ressortissants des Balkans qui avait une grande dimension de rapprochement politique mais aussi des dossiers plus techniques comme la modernisation de notre base de données pour les contrôles aux frontières (Schengen Information System).

Lorsqu’il est parti à la fin de son mandat, j’ai continué avec la Commissaire suédoise Cecilia MALMSTROM en charge de affaires intérieures. Je m’occupais à nouveau des sujets Schengen, mais aussi de dossier comme l’accord controversé avec les États-Unis sur le transfert de données bancaires pour la lutte contre le financement terroriste (Terrorist Finance Tracking Programme). Nous avons eu des moments difficiles pour obtenir le consentement du Parlement européen…

De là je suis passé à la direction générale, comme directeur de la migration et de la protection. Responsable de la politique migratoire et de Schengen. Je me suis rapidement retrouvé en 2015 en pleine crise migratoire. Il faut bien reconnaître que Schengen a été secoué par cette crise migratoire. J’ai le souvenir de moments très intenses, très compliqués sur le plan politique, avec plus de 10.000 arrivées par jour dans les îles grecques. L’Europe a du innover, nous avons créé les hotspots pour gérer les flux migratoires, transformé Frontex en une véritable agence avec des pouvoirs « régaliens » en charge d’un corps européen de garde-frontières (rappels).

Cinq années plus tard, je gère la politique européenne de sécurité avec une équipe d’une centaine de personnes. C’est un mélange d’administrateurs classiques de la Commission et d’experts détachés. J’ai le plaisir d’avoir dans mon équipe des fonctionnaires issus de l’administration française : un commissaire de police de l’UCLAT (Unité de coordination de la lutte antiterroriste) un autre expert en cyber ; un colonel de gendarmerie ; un ex GIGN ; un expert en radicalisation….

Je dirige 5 unités :

  •  1ère unité : coopération policière

En charge des relations avec Europol, l’équipe a préparé le nouveau mandat d’Europol qui renforce considérablement ses moyens. Elle travaille actuellement à l’établissement d’un Code de police européen, à la réforme de Prüm (Traité de PRUM) en vue de le rendre plus efficace, mais aussi à un accord de l’UE avec Interpol. Elle gère aussi les règles et accords PNR (données des dossiers passagers ou pour l’anglais passenger name record).

  • 2de unité : contre-terrorisme

Cette unité fait toute la législation européenne en matière CT. Je prends l’exemple de la législation sur les achats des composants d’explosifs. L’équipe a mis en place les règles pour la surveillance des achats (sur le net et au comptoir) des précurseurs essentiels à la fabrication de bombes artisanales.

Elle gère aussi des sujets variés comme les drones, les menaces chimiques, ou la législation européenne relative aux armes.

  • 3ème unité : prévention de la radicalisation

Elle développe les programmes européens de soutien à la lutte contre la radicalisation, y compris dans les prisons, elle travaille à une meilleure gouvernance du net (exemple Christchurch Call) avec les compagnies internet afin de prévenir et suivre les signes de radicalisation (algorithme..). Elle est aussi en charge de la législation récemment adoptée sur la suppression dans l’heure des contenus terroristes en ligne.

  • 4ème unité : cybercriminalité

L’unité gère la législation européenne sur des sujets extrêmement sensibles.
Le principal défi est de faire comprendre qu’un accès, bien encadré, aux données est incontournable afin d’assurer notre sécurité. La preuve électronique est essentielle dans toute enquête criminelle. Ce n’est pas simple du tout d’avancer et de réconcilier les exigences en matière de protection des données et de la vie privée.

L’équipe travaille également sur la pédopornographie en ligne. On vient d’adopter une législation permettant de détecter dans les emails des signes ou images pédopornographiques en vue de faire des signalements. Le droit à la vie privée nous imposait des limitations très fortes jusque-là.

Avec le chiffrement, la question de l’accès aux données devient encore plus compliquée.
Nous avançons dans un monde de plus en plus chiffré de bout en bout qui profite malheureusement aux délinquants et terroristes pour communiquer et se faire livrer… il est indispensable que les services de police puissent pouvoir avoir un accès avec toutes les sauvegardes nécessaires (autorisation par le juge etc.).

En fait, il y a une certaine contradiction entre cyber sécurité et lutte contre la cybercriminalité.
Les gens de la cyber veulent, et à juste titre, sécuriser les réseaux et protéger les données au maximum mais il ne faut pas négliger les besoins à des fins d’enquête d’avoir non seulement accès à certaines données, mais aussi de pouvoir conserver ces données afin de monter des dossiers, faire des recoupements.
Aujourd’hui, on peut garder les données passagers 5 ans en Europe. Pour les données télécom, le cadre est beaucoup plus contraint suite à certains arrêts de la Cour de Luxembourg. C’est un gros sujet, très complexe, il nous faudra trouver un juste équilibre. Il sera fort probablement abordé lors de la Présidence française du Conseil de l’Union européenne (PFUE) qui débutera le 1er janvier 2022.

  • 5ème unité : crime organisé, drogues, corruption (Etat de droit en Europe)

On travaille actuellement sur une révision de la législation européenne relative à la confiscation des avoirs criminels et la lutte contre le blanchiment d’argent qui s’inscrit dans notre stratégie de lutte contre le crime organisé que nous venons d’adopter en avril.

Dans ce contexte, je me souviens de l’opération EncroChat qui a été un révélateur. « Sous la direction de la JIRS de Lille, les gendarmes du C3N, du SCRC et de l’IRCGN ont obtenu l’autorisation de mettre en œuvre un dispositif d’interception des communications à large échelle des utilisateurs du réseau chiffré EncroChat, utilisé par le crime organisé. Grâce à cette prouesse technique, les enquêteurs, avec le soutien d’Europol, ont eu accès aux conversations non chiffrées et en temps réel d’environ 60 000 utilisateurs. Près de 120 millions de messages et images, presque tous liés à de la criminalité organisée de haut niveau, ont été interceptés, sans que la captation soit détectée. » Source GENDinfo. EncroChat a montré combien certains pays européens sont gangrénés par les trafiquants. Nous constatons une augmentation des laboratoires de production de drogues qui génère davantage de corruption et de crime organisé… Certains ports sont devenus des plateformes à grande échelle d’import-export, import de cocaïne d’Amérique latine et export dans le reste du monde de substances psychoactives type ecstasy, « made in Europe ».

Nous travaillons également beaucoup avec l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (EMCDDA) situé à Lisbonne, sur l’évolution des drogues afin de légiférer en fonction. Je constate à travers les médias qu’il y a une grande monopolisation des politiques en Europe sur les sujets de terrorisme, mais je crois qu’il ne faut pas oublier le sujet drogues qui fait bien plus de dégâts (en nombre de morts, d’impact sur certains quartiers, de violences intrafamiliales, de corruption…). Cette réalité déstabilise nos sociétés.

Pourquoi ce choix de la Commission européenne ?

Je suis rentré à la Commission européenne par hasard.

Je suis tombé sur un copain dans les couloirs de Sciences Po qui avait un dossier d’inscription pour le concours de la Commission. Je me suis dit que j’allais également tenter ma chance et nous nous sommes retrouvés tous les deux à Bruxelles !

Dans un monde aujourd’hui très incertain, il faut savoir prendre le train en marche lorsqu’une opportunité se présente.

Mais je dois dire également que j’avais toujours une fibre européenne, avec des grands-parents d’origine allemande, réfugiés en France en 1933, résistants de la première heure et qui se sont installés après-guerre à Strasbourg, dans un environnement culturel dont ils se sentaient proches. L’Europe reste pour moi un magnifique projet politique qui garde tout son sens face aux menaces actuelles.

La PFUE 2022  débutera le 1er janvier 2022, souhaitez-vous dire un mot ?

La Présidence française du Conseil de l’Union européenne, dite PFUE, dépendra en grande partie de ce que la Commission européenne mettra sur la table du Conseil.

Évidemment, la Présidence pourra impulser des sujets prioritaires tels que la réforme de Schengen ou la rétention des données pour en citer deux dans notre domaine.

Mais, pour cela il est essentiel de travailler très en amont avec la Commission européenne, faire en sorte qu’elle remette les textes en temps et en heure afin d’être en capacité de les traiter pendant sa Présidence.

Je n’ai pas de doute que ce sera une grande Présidence !

Deux passions vous animent me semble t-il…

Oui, j’ai deux grandes passions en dehors de mon travail (sourire).

La photo.
J’ai publié deux livres de photographie. Ce ne sont pas des best-sellers mais je me suis fait plaisir. En 2013, j’ai sorti Back to the museum où je cherchais à trouver des correspondances entre les visiteurs des musées et les œuvres exposées et en 2018, Tropical Hair Salons qui est le résultat de mes pérégrinations dans des salons de coiffure improbables sous les Tropiques.

Le sport.
Dès que je peux m’échapper le week-end, destination la mer du Nord pour pratiquer le kitesurf. Cet été, j’irai en Guadeloupe sur des spots bien sympathiques. C’est une activité que j’adore.
Ma plus belle expérience de kitesurf a été à Namotu, une des petites îles qui compose l’archipel des Fidji. Le spot offre une vague magnifique. Je pense aussi à un petit village de pêcheurs Jericoacoara de l’État de Ceará, au Nord-Est du Brésil. Un endroit magique entre les dunes de sable qui malheureusement commence à faire les frais du tourisme de masse.

Je finirais en disant que l’eau froide de la mer du Nord a le mérite de me remettre les idées en place après des semaines à la Commission européenne bien remplies ! (rire)


Note importante juridique

1/ Il est obligatoire d’obtenir l’autorisation préalable écrite de Valérie Desforges, auteur de l’interview, avant de reproduire tout ou partie de son contenu sur un autre media.

2/ Il est interdit d’utiliser les photos, légendes et copyrights publiés dans l’interview sans autorisation préalable écrite de Laurent Muschel.

Des précisions relatives aux légendes afin de vous permettre de mieux comprendre les contextes :

Photo en une de l’interview dont la légende est : © Discours de Laurent Muschel au FBI en Alabama
Discours de Laurent Muschel au FBI, en Alabama (Huntsville, Redstone arsenal), lors d’une réunion d’experts en explosifs dans leur centre appelé TEDAC (Terrorist Explosive Device Analytical Center), où il présente la politique européenne en matière de détection et de lutte contre l’utilisation par des terroristes d’explosifs.

Photo suivante dont la légende est : © Laurent Muschel en exercice européen NRBC
Laurent Muschel en exercice européen NRBC (Nucléaires, Radiologiques, Biologiques, Chimiques) avec la neutralisation par le GIGN (Groupe d’intervention de la Gendarmerie nationale) de terroristes détenant des matériaux radioactifs en provenance de Pologne, la photo a été prise à Noyelles-sur-Selle dans le Nord de la France. L’exercice a impliqué notamment la coordination de plusieurs unités d’intervention spéciale de différents Etats membres dans le cadre d’Atlas.

2 commentaires
  1. Daniel K. dit

    L’Europe de la coopération policière et judiciaire qu’il nous faut absolument poursuivre pour endiguer la criminalité et le terrorisme, et cette interview nous apporte des précisions.
    Quel parcours au niveau Européen de M. Laurent Muschel et ce poste stratégique confié à un Français qui démontre notre place centrale.
    Et bravo toujours à Miss Konfidentielle qui nous permet de découvrir ce personnage aux multiples facettes. Je me suis d’ailleurs attardé sur un côté passion et par curiosité visité son site internet (http://laurentmuschel.com/fr/accueil.html) dans lequel j’ai pu découvrir de magnifiques prises photographiques.
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    The Europe of police and judicial cooperation, which we absolutely must pursue in order to curb crime and terrorism, and this interview gives us more details.
    What a career path at European level for Mr. Laurent Muschel and this strategic position entrusted to a Frenchman who demonstrates our central place.
    And congratulations always to Miss Konfidentielle who allows us to discover this multifaceted character. Besides, I lingered on a passion side and out of curiosity visited his website (http://laurentmuschel.com/fr/accueil.html) in which I was able to discover magnificent photographic takes.

  2. DESSERT Adien dit

    Parcours très intéressant et diversifié

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