by Valérie Desforges

Le photographe Philippe Halsman – s’affranchir de la gravité et se libérer !

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Miss Konfidentielle vous propose de découvrir plus avant le photographe Philippe Halsman dont vous connaissez des clichés. Une lecture qui convient bien avec notre besoin de liberté en ce moment.

Un inconnu célèbre

Philippe Halsman (Riga, Lettonie, 1906 – New York, 1979) est cet inconnu célèbre dont chacun a pu apprécier un des clichés, sans savoir le nom de l’auteur : Einstein, en 1947, le regard grave et tragique qui nous fixe (il vient de confier au photographe, qu’il connaît bien, le poids qui pèse sur sa conscience d’avoir participé à la création de la bombe atomique), Cocteau affublé de 6 mains, Hitchcock, un oiseau posé, ailes déployées, sur son long cigare… Brigitte Bardot, à Saint-Tropez en 1955, bondissante et joyeuse, suspendue dans les airs, au-dessus d’un époustouflant paysage de calanque…

Alors que les graves crises s’enchainent et que nous ne cessons de sauter dans un inconnu vertigineux, et que la pandémie avec son confinement nous a suspendu entre “un monde d’avant” et “un monde d’après”, Reporters sans frontières, pour son numéro de printemps a eu la bonne idée d’inviter ses lecteurs à un “saut” pour la liberté de la presse. Le secrétaire général de RSF, Christophe Deloire, nous propose de goûter “la joie enfantine de sauter dans les flaques (…) tout en affrontant les cataclysmes”, en revenant sur l’oeuvre jubilatoire de Philippe Halsman et sur sa fameuse jumpology, qui est l’art de sauter devant un objectif. Ainsi l’actrice Jean Seberg, en 1959, folle de joie dans son pyjama chinois, suspendue hilare dans les airs, son chat à portée de bras, dans le cadre cosy de son salon.

Comment peut-elle sauter ainsi ? Nous ne le saurons pas. Chaque photo, magique, garde son mystère. Philippe Halsman, jadis maître des effets de lumières dans sa période expérimentale, dans le Paris des années 1930, chasseur de spontanéité, joue savamment des effets de révélation.

Une philosophie du saut

La jumpology est donc à la fois un dispositif photographique et un manifeste philosophique. Après avoir mis en confiance des modèles parfois timides, inquiets ou rétifs face à l’exercice du portrait, grâce une atmosphère intimiste et une équipe resserrée (souvent le photographe et son assistant ou sa femme, elle-même photographe), il s’agit, en fin de séance de prise de vue, de faire sauter verticalement des personnalités, et de déclencher la très grande vitesse. Dès les années 1930, Halsman a mis au point un “gadget” d’instantanéité, selon ses mots, pour réaliser ses premiers portraits d’écrivains – en commençant par Gide – avec une caméra à double lentille. Le résultat est à fois dynamique et réjouissant, tout en ouvrant bien des perspectives.

Depuis son invention dans les années 1950, l’art de sauter verticalement devant un objectif a été copié, Philippe Halsman invitant, dès 1959, le public à effectuer sa propre jumpology. Le dispositif est en partie démocratisé aujourd’hui par les possibilités techniques des appareils numériques, sans égaler l’original. Prendre une photo est à la portée de tous, en faire une éternelle qui entre dans l’histoire, c’est autre chose !

Sauter pour se révéler

A propos de sa démarche, le photographe qui cherche à lever les masques, à contourner les “simulacres” de la condition humaine, déclare : « Ma curiosité a été attisée par une véritable question : on nous a appris à nous comporter correctement, à contrôler nos expressions. Mais cette tenue ne se ressent pas lorsque nous sautons. Je voulais voir des gens célèbres se révéler dans leurs sauts, montrant leurs ambitions, leur détermination ou leur insécurité ».

Une jeunesse dans la tourmente

Passionné de photo dès l’âge de 15 ans (il fait ses premiers essais sur l’appareil de son père), ancien étudiant ingénieur, féru d’optique, Philippe Halsman, artiste juif d’origine lettone, s’est initié en famille à l’art dans les différents musées d’Europe. Mais à 22 ans, dans l’Autriche antisémite de 1928, sa vie bascule. Son père est assassiné, au cours d’une balade en montagne et c’est le jeune homme qui est accusé de meurtre. L’accusation de parricide sert une campagne anti-juive, en pleine montée du mouvement nazi, comme le rappelle Yasmine Youssi en novembre 2015 dans un portrait sensible publié dans Télérama. Elle souligne qu’”une terrible épreuve” était cachée sous la “joyeuse virtuosité” de Philippe Halsman.

Emprisonné, l’étudiant doit la vie sauve à l’énergie de sa soeur et à la mobilisation d’un comité international où figurent Sigmund Freud, Paul Painlevé et Albert Einstein. C’est encore Albert Einstein qui lui sauvera la vie une seconde fois, quand il faudra fuir avec sa famille la France vaincue par l’Allemagne nazie en 1940, et obtenir un visa pour les Etats-Unis. Si le photographe évoque sa fuite et son exil vers l’Amérique, en revanche, il ne dit rien sur la tragédie antisémite du Tyrol dans son autobiographie, écrite dans un style limpide et efficace à la Camus.

Ceux qui l’admirent ou qui reviennent sur son oeuvre, Michel Hazanavicius en-tête en 2020, mais aussi Yasmine Youssi au micro d’Arnaud Laporte, sur France Culture, au moment de la riche retrospective Halsman au Jeu de Paume, sont frappés par le silence du photographe sur cet épisode traumatique et fondateur en creux, ou en contrepoint, d’une oeuvre définitivement tournée vers l’exorcisme, la vie, le bien-être et la joie. La légèreté finalement complexe de Philippe Halsman peut se faire aussi malicieuse, le photographe s’avérant un formidable lecteur d’âme et de cœurs.

Amener de la vie dans un monde à l’arrêt

Ce qui frappe, alors que l’on peut se replonger dans son oeuvre foisonnante grâce à la galerie immense du web, de son riche site officiel, en passant par toutes les ressources du Jeu de Paume (textes traduits, films de présentation de l’exposition, petits hommages des admirateurs…), c’est de voir la jumpology,étrange hasard de calendrier, venir nous donner une énergie de vie, d’espoir, en 2015, en 2020, alors que notre monde est tétanisé par les fléaux qui nous frappent, en ce début de XXIe siècle, que notre présent nous semble un temps ravi, nous installant quelques semaines, quelques mois, dans une sorte de temps figé, de quatrième dimension, d’univers à la Black Mirror… La photo intitulée Dali Atomicus, en 1948, apparait comme un manifeste de Philippe Halsman et de son ami, complice de travail, le peintre surréaliste Salvador Dali.

Les deux artistes ont saisi la révolution totale qu’entraîne la physique quantique, une “physique contre-intuitive”, selon le mot de Serge Haroche, Prix Nobel de Physique, une physique de science-fiction, où un chat peut être vivant et mort à la fois. Avec ses mises en scène parfois dignes d’un Méliès et son travail après coup sur les photos (on est avant photoshop), l’oeuvre de Philippe Halsman n’en finit pas de bousculer nos représentations et d’explorer les possibilités de la gravité.

Source : en partie France Culture

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