by Valérie Desforges

Interview de Yann Bessette, commissaire de police, chef de la BRI de Versailles

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07 septembre 2020 – Miss Konfidentielle reprend les interviews après la période estivale. Souhaitant mettre à l’honneur un policier qui connait bien le terrain, son choix s’est porté vers le commissaire de police Yann Bessette, Chef de la BRI de Versailles – rattachée à la DCPJ. C’est dans une ambiance sympathique que s’est déroulée l’interview, et ce en toute confiance. Passionné par son métier, de tempérament positif et constructif, Yann Bessette partage ainsi avec nous son parcours personnel et professionnel, ses analyses en bien des points, puis nous transmet des messages. Belle lecture.

Bonjour Yann,

Et si nous débutions l’interview par une présentation personnelle ?

Avec plaisir. Je suis né à Paris en 1969.

J’ai passé mon enfance dans le Val-de-Marne avec mon frère aîné. J’ai grandi dans un contexte positif, où le sport avait beaucoup d’importance. J’ai pratiqué le hockey sur glace de l’âge de 6 ans jusqu’à mes 19 ans.

Après mon Bac, je suis rentré en Fac de Droit de Paris 12. A la fin de la première année, j’ai compris que cette formation ne me convenait pas alors j’ai décidé de faire mon service militaire dans la Police. J’avais déjà envie de faire ce métier et c’était l’occasion pour moi de mieux le découvrir.

Le service militaire terminé, j’ai été recruté dans une société privée. Deux années plus tard, je décidais de passer des concours afin d’intégrer la Police Nationale.

Quelles ont été vos motivations pour rejoindre la Police nationale ?

Je n’aimais pas le travail de bureau et la vie sédentaire de mon métier de l’époque. J’avais envie de donner du sens à mes journées et l’idée de la police était toujours en moi depuis mon adolescence. Je voulais un métier d’action.

Après avoir réussi le concours d’Inspecteur de Police, j’ai débuté ma formation à l’ESIPN (Ecole Supérieure des Inspecteurs de la Police Nationale) de Cannes-Ecluses.
Je repense à Francie, commissaire de police qui m’a accueilli en stage dans son commissariat de quartier à Paris pour mon premier jour dans la police. Elle avait été la première femme inspecteur de police à la BRB de Paris dans les années 80. Elle a été un peu à l’origine de ma vocation dans la police judiciaire. C’est un bon souvenir.

Quinze ans plus tard, j’ai passé le concours de commissaire de Police et j’ai suivi la formation de deux ans à l’ENSP (Ecole Nationale Supérieure de la Police). Durant cette période j’ai pu suivre le cursus de Master 2 de droit, gestion mention sciences politiques, relations internationales, sécurité intérieure à Lyon 3.

Jeune officier de police, vous débutez dans le Val-de-Marne

J’ai commencé ma carrière de policier dans un service de Police Judiciaire de lutte contre le trafic de drogues. Ce qui n’était pas de tout repos car c’était encore la grande époque de l’héroïne.

J’ai touché du doigt pour la première fois la misère humaine, la déchéance de la drogue. C’est très impressionnant. Les toxicomanes sont conscients de leur état, de leur dégradation morale et physique. Le simple fait de leur serrer la main devient un exploit pour eux, alors que cela parait normal dans la vie quotidienne. C’est terrible.

Comme évoqué, j’ai grandi dans le Val-de-Marne. Aussi, j’ai retrouvé en garde à vue des personnes que j’avais connues plus jeune. Inutile de préciser que ce n’était pas toujours facile de les revoir dans ces conditions.

Puis vous intégrez les locaux du Quai des Orfèvres

En effet, je quitte la PJ du Val-de-Marne afin de rejoindre la Brigade des stups de Paris.

Une brigade 100% dédiée aux trafics de drogue au niveau national et international.

J’ai vécu deux années de filatures, de flagrants délits… J’ai aimé être sur le terrain.
Lors des surveillances vous voyez vivre la société, vous en découvrez une partie des enjeux notamment de santé publique dans les affaires de drogue.

La brigade des stupéfiants permet tout cela.

S’opère ensuite un virage professionnel… Que se passe t-il ?

Après dix ans de groupes stups, je me suis levé un matin et j’ai eu envie de faire autre chose.

Toujours lieutenant de police, je prends un virage à 180° et rejoins un commissariat du 16ème arrondissement à Paris à la Direction de la police urbaine de proximité.

J’y reste cinq mois seulement car la DPUP cherchait des officiers avec une connaissance du terrain et des procédures afin d’élargir le champ d’action de son service d’investigation, l’USIT, qui est aujourd’hui la sûreté territoriale de Paris (ST 75).

C’est ainsi que j’ai pris la tête d’un groupe d’enquêtes à Paris dans le 19ème arrondissement.
C’était pour moi un challenge que de participer à la création d’un service, de son équipe et de la diriger. L’idée de pouvoir m’investir davantage dans mes missions me plaisait.

Je suis resté cinq ans à ce poste. Mon unité a grandi, passant ainsi de 8 à 55 enquêteurs, en même temps que le service.

Mon domaine d’action a été de plus en plus varié : plan anti-bandes, anti-stupéfiants, enquêtes générales, groupe de permanence, groupe de nuits.

Ce que je retiens aussi c’est le travail que nous avons réalisé avec mon chef de service à l’époque. On a inventé sur le plan judiciaire une nouvelle manière de traiter les manifestations. Ce qui a permis de gérer les casseurs plus efficacement. Autrement dit, un nouveau schéma tactique mis en place dans notre service vraiment très intéressant.

C’est pendant cette période passionnante que je suis devenu capitaine de police.

Suite à vos expériences parisiennes à la DSPAP et l’USIT, vous réussissez le concours de commissaire et vous rejoignez la grande banlieue parisienne

Tout à fait. J’intègre successivement le Commissariat de « Persan-Beaumont » (95) puis celui de Poissy (78).

Cela a été une période de découverte des problématiques de la sécurité publique et de la grande banlieue parisienne.

Je me souviens de ce qui m’a d’abord surpris. Les gens ne nous appelaient pas, ou trop tard, lorsqu’il y avait un problème.

J’ai compris ensuite quelles étaient les deux principales raisons.
La peur d’appeler pour rien.
En France, on a un rapport compliqué avec le fait de prévenir la police ce qui peut être perçu par certains comme de la délation. On a peur de passer pour quelqu’un qui « balance ». On appelle plus facilement pour les incendies que pour la délinquance. Cela me semble pourtant sain et indispensable de prévenir.

J’ai vu les policiers des services que je dirigeais être confrontés au quotidien à des situations particulièrement difficiles, anxiogènes, sans que nous arrivions malgré toute notre bonne volonté, à les solutionner à chaque fois.

J’ai aussi incité les policiers que je dirigeais à aller au-devant des gens dans des moments calmes, agréables afin de favoriser le rapprochement entre la population et la police. Les gens sont majoritairement en contact avec la police à l’occasion de situations « négatives » ; ils sont victimes d’infractions, ou auteurs de ces infractions. Ce ne sont pas des temps propices au dialogue.

Ma conception de la sécurité publique est que le policier est au coeur de la cité. Aussi, il me semble qu’il serait bien de donner davantage de temps aux policiers afin qu’ils puissent dé- velopper au quotidien ce rapport avec la population.

Depuis 2015, vous évoluez à la DRPJ de Versailles qui intervient sur 4 départements de la grande couronne. Racontez-nous…

Il y a deux temps.

Le premier est celui de Chef de la BRB (Brigade de la Répression du Banditisme).

Un retour à la police judiciaire avec un focus sur le crime organisé : vols de frets, cigarettes, trafics de véhicules ou d’armes, séquestrations au domicile…

La BRB historiquement traitait du « grand banditisme », des infractions commises avec usage des armes lors d’attaques de banque, de bijouterie ou de fourgons blindés. Cela a « quasiment disparu ». 
Les malfaiteurs se sont adaptés, ils sont devenus beaucoup plus multicartes. Il n’est pas rare de voir des liens entre trafiquants de drogue et délinquants financiers qui aident au blanchiment, des anciens braqueurs reconvertis dans les trafics de voitures ou autres…

Nous nous sommes adaptés également. Les enquêteurs de la BRB (et de la police judiciaire en général) ont cette capacité à traiter le monde du crime organisé dans sa globalité.
Ainsi en enquêtant sur un trafic d’armes nous avons mis au jour un important trafic de drogue… et d’armes.

L’année 2018 a été marquée par l’affaire Redoine FAÏD, et son évasion en hélicoptère. C’est une affaire qui est encore en cours et sur laquelle je ne peux pas m’exprimer, mais qui a nécessité la collaboration de plusieurs services d’enquête de la DCPJ au plan national.

Le second temps est celui de Chef de la BRI de Versailles depuis 2019.

© Police nationale-DCPJ

J’ai été nommé Chef de la BRI (Brigade de Recherche et d’Intervention) qui est complètement distincte de la BRI de Paris et de la petite couronne.

La DCPJ regroupe 16 BRI sur le territoire français. Les BRI sont distinctes de la FIPN (Force d’Intervention de la Police Nationale) qui regroupe le RAID et ses antennes (Recherche, Assistance, Intervention, Dissuasion) et la BRI de Paris et de la petite couronne.

La BRI de Versailles a une compétence nationale comme toutes les BRI de France. Nous sommes organiquement rattachés à l’Office Central de Lutte contre le Crime Organisé.
On peut ainsi travailler en coordination avec les autres BRI. On s’épaule d’ailleurs très régulièrement. Le maillage national permet de couvrir en matière de crime organisé la France.

Notre métier, c’est 95% de lutte contre le crime organisé et 5% de lutte contre le terrorisme.

Nous avons quatre grandes thématiques à la BRI.

La lutte contre les trafics de stupéfiants. C’est la « menace » numéro un dans la lutte contre le crime organisé. La DCPJ démantèle régulièrement des réseaux importants d’importation de drogue. Les saisies sont considérables. La BRI Versailles est associée fréquemment à ces affaires qui peuvent aboutir à la saisie de plusieurs centaines de kilos de cannabis.

La lutte contre les vols à main armée, essentiellement les vols de frets (cigarettes, informatique, téléphones…). Le transport de marchandises de valeurs est un objectif privilégié d’équipes de malfaiteurs spécialisés dans ce genre d’attaque.

La lutte contre les vols à la fausse qualité. C’est un phénomène méconnu mais qui fait des dégâts considérables chez les victimes souvent très âgées qui parfois ne s’en remettent ja- mais. Lors de ces vols, c’est une vie qui disparaît pour ces victimes. Au-delà de leurs économies ce sont les objets, bijoux ayant appartenu à un époux défunt qui sont dérobés. Le choc est d’une violence inouïe pour la victime. C’est aussi le fait de délinquants hyper professionnels et violents qui ne se laissent jamais interpeller sans résister notamment quand ils sont au volant d’une voiture. Cela se termine toujours de la même façon, ils percutent nos véhicules pour échapper à l’arrestation sans se soucier des dégâts qu’ils peuvent engendrer.

Et la lutte contre les trafics d’armes.

On constate que les phénomènes délinquants sont souvent liés à des communautés qui se spécialisent pour être plus efficaces.
Ainsi, par exemples : les vols à la fausse qualité sont souvent liés à « la frange criminalisée des gens du voyages », les stupéfiants liés aux cités.

Le rôle de la BRI dans ces dossiers va de la surveillance jusqu’à l’interpellation en flagrant délit, dans la rue… Nous travaillons toujours en collaboration étroite avec une autre brigade de la DRPJ Versailles, que ce soit la BRB, les stups ou la crime. Sans cette association, notre action trouverait rapidement ses limites.

Vous aimez étudier les « grandes tendances ». Quelles sont-elles, selon vos observations sur le terrain, depuis plus de vingt ans ?

Lorsque je débutais en 1994, l’héroïne était très présente sur le territoire français. Aujourd’hui, elle est devenue plus confidentielle. 
La cocaïne, elle, s’est démocratisée depuis 2000. On a ainsi constaté une inversion complète du marché. Celle-ci s’explique t-elle notamment par l’arrivée du VIH ? Possible.

Ce qui a explosé ? Le marché du cannabis.

Il faut savoir que la lutte contre les stupéfiants est une priorité. En cela, la création de l’OFAST est une très bonne chose.

Depuis 1994, les braquages de banques et de bijouteries ont fortement baissé.
Des mesures de protection des banques ont été mises en place, ainsi que pour de nombreuses bijouteries.

Ce qui a explosé ? La délinquance financière et la violence gratuite (intra-familiale et hors délinquance acquisitive).

On constate qu’une partie de la population a décidé de vivre sans respecter les règles.
On parle souvent de banalisation de la violence dans les médias. On le constate en effet.
Plus globalement on note surtout une forme de décomplexion face au non-respect de la loi ou des règles de vie en communauté.

Que pensez-vous des relations Police et Justice ?

Tout d’abord, je tiens à souligner que la Justice est un partenaire incontournable de la Police.

Le débat qui consiste à opposer Police et Justice n’apporte rien, il est me semble t-il stérile. Et les gens qui cherchent à nous opposer ne veulent pas du bien à nos institutions.

Je suis convaincu que nous devons collaborer ensemble dans la même dynamique et dans mes activités, je trouve qu’il y a des magistrats formidables. Il est important de rappeler que lors des enquêtes c’est au magistrat que revient la décision, c’est l’ordre républicain. Il peut pour cela s’appuyer sur l’expérience des enquêteurs.

Est-ce que la collaboration est perfectible ? Oui bien sûr. Pour autant, elle fonctionne majoritairement bien.

J’ajouterais que l’administration Justice est sous tension, comme la nôtre par manque de moyens.

Comment occupez-vous votre temps libre ?

J’ai peu de temps avec mon travail.

Cependant j’avoue que quelquefois il n’y a rien de plus réjouissant que de vivre lentement.
Boire un café sur une terrasse par exemple, de penser que le bonheur est ici et maintenant.

Notre entretien touche à sa fin et vous souhaitez faire passer deux messages

Absolument, et je vous en remercie (sourire).

Je pense important d’avoir l’humilité de reconnaître que tout ce que j’ai aujourd’hui, je le dois aux personnes qui ont été et qui sont aujourd’hui sous mes ordres.

Je souhaite sincèrement que la police et les citoyens arrivent à se comprendre.
Les policiers portent un regard technique, rationnel qui peut être perçu comme froid et distancier sur la sécurité afin d’être opérationnels et protéger au mieux la sécurité des citoyens.
Les citoyens portent souvent un regard émotif, irrationnel sur la sécurité. Pour exemple, les citoyens se sentent plus en danger la nuit qu’en journée. 
Par peur de noir ? Alors qu’il y a beaucoup plus de délinquance le jour.
La sécurité est un sujet qui intéresse tout le monde, ce qui est très bien.
Seulement nombreux sont ceux dans les médias et sur les réseaux sociaux qui nous expliquent comment nous devrions travailler. Pourquoi pas si cela est constructif et fait avec bienveillance. Toutefois, j’ai envie de dire « à chacun son métier », simplement. Les métiers de la sécurité exigent savoir-faire et connaissances techniques. Je n’explique pas à mon boulanger comment préparer son pain (sourire).
ll est vraiment important que les citoyens nous fassent confiance afin que nous puissions travailler dans les meilleures conditions possibles et ainsi assurer au mieux la sécurité.

Un grand remerciement Yann d’avoir accepté de répondre à cet exercice.
 En souhaitant que les lecteurs auront ainsi eu plaisir à mieux vous connaître.


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La photo en Une de l’interview dont le copyright est © Yann Bessette est strictement interdite d’utilisation par un tiers. Les deux autres photos ont chacune pour copyright obligatoire © Police nationale / DCPJ.

2 commentaires
  1. DESSERT Adrien dit

    Je retiens de cet excellent entretien, deux points qui me paraissent essentiels en tant que citoyen et qui peuvent améliorer le travail de sécurité de la police :
    1) Développer le rapport avec la population en vue de créer un climat de confiance dans les banlieues entre autres, afin de suivre en temps réel les évolutions des acteurs de notre société.
    2) Laisser la Police faire son travail. les gens compétents comme Mr Bessette ne manquent pas; les informations en continue ne facilitent pas leur travail. Limitons les défilés sur les plateaux de télévision de soi-disant experts qui ne connaissent strictement rien au travail réel, quotidien et dans l’ombre de notre Police.

  2. […] Interview de Yann Bessette, commissaire de police, chef de la BRI de Versailles […]

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