by Valérie Desforges

Interview de Franck Mancuso, de la maison Police au monde du Cinéma

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29 décembre 2020 – Miss Konfidentielle a eu le plaisir de s’entretenir avec Franck Mancuso sur le thème De la maison Police au monde du Cinéma. Un moment très agréable ! Bonne lecture.

Bonjour Franck,

A quoi pensez-vous spontanément lorsque vous je vous dis « Quels sont les souvenirs marquants de l’époque où vous étiez flic » ?

Attention, je vous parle d’un temps que les flics de vingt ans ne peuvent pas connaitre.

J’ai passé vingt ans de ma vie en PJ dans des services pointus comme la Brigade des Stupéfiants au Quai des Orfevres, la Division Anti Terroriste, puis l’Office Central de Repression du Banditisme, rebaptisé Office Central de Lutte contre le Crime Organisé.

Quand je faisais de l’infiltration aux Stups, j’ai fréquenté le gratin – les vendeurs de coke et leurs clients – et le caniveau – les vendeurs d’héroïne et leurs clients – autrement dit un bel échantillonnage de ce que l’addiction, et le commerce qui s’y attache, peut provoquer chez un honnête homme.

Quand j’étais à la DNAT, j’ai travaillé – entre autres Basques, Corses et autres Bretons réfractaires – sur les attentats du GIA en 95. Dire que cela a été formateur est un euphémisme. Ces événements étaient en fait précurseurs de toute la dynamique djihadiste qui sévit aujourd’hui en France.

Et à l’OCRB, mes clients étaient les plus belles équipes de braqueurs qui sévissaient en France dans les années 1990 à 2000. Autant dire du lourd. Du sévère. Du lascar qui n’hésitait à pas à défourailler pour s’arracher d’un braquage, mais qui, une fois en garde-à-vue se comportait en « beau mec » et s’allongeait quand il était bagué ou si on promettait de ne pas emmener sa femme dans la charrette alors qu’elle le méritait.

A cette époque, on faisait les 40 heures en trois jours, et on était en plus avocats. En fait bien meilleurs que ceux du barreau. Comme on travaillait à l’initiative, avec la confiance de notre hiérarchie et des magistrats, on connaissait parfaitement nos cibles. On déférait les coupables, on laissait une chance à ceux qui le meritaient.

Et les innocents ne risquaient rien.

Les magistrats nous faisaient confiance et réciproquement. Logique, ils savaient qu’en fait aucun flic ne se lève le matin en se disant : « tiens, quel innocent je vais bien pouvoir mettre au trou aujourd’hui…? ». Et ils étaient ravis car on leur livrait des affaires carrées dans lesquelles tout était plié.

Le meilleur avocat du monde ne peut rien contre un flag parfaitement réalisé.

J’ajoute aussi que j’ai eu la chance de travailler avec des grands flics et une hiérarchie de grande qualité. Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir comme supérieur des hommes comme Frédéric Péchenard ou des femmes comme Martine Monteil…

Et si je vous demandais ensuite « Quel regard posez-vous sur la maison police et la société aujourd’hui ? » sachant que vous avez quitté la maison Police

O tempora O mores. Aujourd’hui cette époque est révolue. Je le dis d’autant plus tristement que tous les policiers de la planète connaissent l’adage : « flic un jour, flic toujours » et que je serai par conséquent toujours du côté des flics.

C’est la raison pour laquelle je fulmine quand je vois la manière dont les flics sont traités aujourd’hui et quand j’entends user et abuser du terme de « violences policières ». Ceux qui sont à la manoeuvre veulent ignorer que le flic est détenteur de la violence légitime selon le concept que « Force doit rester à la Loi ». Mais c’est logique car pour ces mecs là, le policier, représentant de la nation, est l’étendard à abattre.

Mais la situation actuelle est la conséquence d’un long travail de sappe commençé à la fin des années 80 et qui a consisté à mener des politiques au sein desquelles on décidait – pour soi-disant préserver la paix sociale – de ne plus appliquer strictement la loi.

Aujourd’hui, même si le flic d’office ou de brigade spécialisée est un peu mieux loti, le flic de base passe son temps à arrêter des multirécidivistes qui sont remis dehors le jour même. Et même si l’immense majorité des magistrats sont comme disait Montesquieu « la bouche de la loi » et font admirablement leur job, ceux qui ont fait de la Harangue de Baudot leur bible, adaptent la loi au lieu de l’appliquer. Cette minorité qui se revendique anti-flic et anti-prison, et oeuvre en ce sens, est responsable de la situation insupportable qu’on vit aujourd’hui.

Les flics sont méprisés, insultés, agressés, accusés… et condamnés quand, excédés, ils ont le malheur d’ouvrir la boite à gifles ou de jouer du bâton contre des soi-disant victimes qui sont tout sauf des enfants de choeur.

Depuis un certain temps, on entend même dire que « la peur a changé de camp ».

En fait, c’est faux. Les flics n’ont peur d’aucun délinquant ou criminel de quelque nature qu’il soit. En revanche, ils redoutent tellement le jugement de certains magistrats qu’ils finissent par ne plus faire le job, ou en tout cas ils le font à minima de façon à ne pas être accusé d’être d’affreux fachos, racistes ou islamophobes.

Cela donne maintenant des images de policiers qui reculent face à des manifestants ou à des voyous. Qui sortent de leur voiture en flammes sans oser tirer pour défendre leur vie parcequ’ils savent que s’ils tuent, même en état de légitime défense, ils finiront au trou.

Aujourd’hui, les flics sont exaspérés. Demain ils seront peut-être tous démissionnaires, comme ces 180 flics en Isère.

Le problème c’est que le jour où les flics diront stop, qui sera là pour défendre le citoyen?

Les ONG? Les associations anti-machin ou pro-trucmuche?

Avant que le point de non retour ne soit atteint, nos gouvernants devaient méditer cette maxime d’un flic de PJ que j’ai bien connu : « Un flic qui recule, c’est la république qui capitule ».

Car en fait, la police c’est comme la santé. Tant qu’on l’a, on ne mesure pas la chance qu’on a.

Le jour où on ne l’a plus… on meurt.

Quels messages à l’approche de 2021 aimeriez-vous transmettre ?

Etre optimiste aujourd’hui relève à mon avis de la pure inconscience. Je suis donc pessimiste. Mais comme je ne me résous pas à ne rien faire, je suis disons un « pessimiste de combat ».

Je ne m’aventurerai même pas à dire que tout va aller en s’arrangeant. La situation est explosive partout dans le monde et en France particulièrement. La seule façon de s’en sortir c’est de redonner un sens au mot nation et de se rassembler autour d’un bout de tissu pour lequel nos aieux ont combattu et ont souvent laissé leur peau. Ca s’appelle le drapeau.

Franck Mancuso © Stephane Benaim

Parlons cinéma maintenant.
Pouvez-vous nous rappeler les grandes étapes de votre carrière ?

Le passage de la police à la télé à été le fruit d’une rencontre hasardeuse. Dans les années 90, Yves Rénier qui à l’époque voulait rendre plus réaliste la série Commissaire Moulin dont il était le héros, cherchait des personnes qui pouvaient l’y aider. Des flics donc, mais aussi des voyous, patentés ou non. J’ai accepté de collaborer, d’abord en tant que conseiller technique, puis comme scénariste, pour une raison simple : j’en avais marre de voir que les flics du petit écran avaient l’air de guignols qui, entre autres conneries, exhibaient à tours de bras leur « mandat de perquisition ».

C’est d’ailleurs dans un Moulin intitulé Les Zombies que pour la première fois à la télé on dit clairement que ce mandat n’a jamais existé en France.

Durant ces années de collaboration, j’ai co-écrit une dizaine de Moulin, et c’est lors du casting de l’un d’eux que nous avons vu se pointer un jeune flic qui faisait la nuit dans un commissariat du 13ème et qui voulait devenir acteur. Il s’agissait d’Olivier Marchal. Nous avons sympathisé, et de fil en aiguille, il a été recruté dans l’équipe. C’est avec lui que plus tard j’ai écrit un scénario intitulé 36 que Rénier devait réaliser mais qu’il a fini par faire lui-même.

C’est lors de cette aventure cinématographique que je me suis pris au jeu. Avant, mon métier c’était flic. J’écrivais à titre récréatif, parce que j’avais l’impression que je servais la profession en la rendant plus réaliste et plus cinégénique. Mais lorsque j’ai vu que 36 devenait un film avec – excusez du peu – Depardieu et Auteuil, je me suis demandé si je serai capable d’écrire un long-métrage tout seul, comme un grand. Je me suis enfermé deux mois dans le Berry et j’ai pondu Contre-Enquête. Au départ, je n’avais aucune intention de le réaliser, je me disais que je pouvais parfaitement continuer à faire mon métier et écrire des polars en dilettante. Alain Corneau était prêt à le faire, mais je devais attendre un an qu’il finisse celui qu’il était en train de réaliser. Finalement, un peu poussé au cul par mon entourage, je me suis dit que je pourrais tenter l’expérience. J’ai eu l’idée d’aller chercher Jean Dujardin, qui à l’époque sortait de Brice de Nice et de OSS 117, et de lui proposer le rôle. Ensuite, j’ai présenté le projet à Pathé qui a accepté de se lancer dans l’aventure, alors même que je n’avais jamais rien réalisé auparavant. Chapeau bas messieurs.

Le film a cartonné – un million d’entrées – et m’a permis d’en faire d’autres derrière.

Depuis, c’est devenu mon métier. Je ne sais pas si le cinéma et la télé y ont gagné, mais moi je me marre bien et je continue d’être la voie des flics, parce que je n’ai pas perdu la mémoire et que je sais d’où je viens.

La crise sanitaire Covid-19 ralentit le secteur de la culture. Pour autant, travaillez-vous sur des projets ?

Comme j’écris moi-même les films ou téléfilms que je tourne, j’ai la chance de continuer à travailler. Et quand on est du matin au soir devant son Mac, il y a peu de différence entre une époque Covid ou pas. J’ai même profité de cet enfermement obligatoire pour cogiter davantage. Et pour répondre à votre question je suis en train de travailler sur mon prochain long metrage et sur une série pour une plate-forme. Ces deux projets sont sur les rails, mais tant qu’on a pas dit « moteur » tout peut arriver.

Je ne vous en parlerai donc pas davantage pour l’instant.

Souhaitez-vous faire passer un message à celles et ceux qui souffrent aussi des conséquences de la crise Covid-19 ? Ainsi qu’au ministère de la Culture ?

Je ne me sens absolument pas légitime pour faire passer un quelconque message à celles et ceux qui en souffrent plus que moi. Et je sais qu’ils sont nombreux.

Quant au ministère, il vaut mieux qu’il m’appelle, ce que j’ai à lui dire pourrais piquer un peu les yeux à l’écrit…

Miss Konfidentielle a apprécié le franc-parler de Franck Mancuso. 


Note importante :

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4 commentaires
  1. DESSERT Adien dit

    Analyse très intéressante de l´évolution des rapports police -justice au fil des dernières décennies.

    1. Valérie Desforges dit

      Merci pour votre fidélité aux interviews de Miss Konfidentielle et vos commentaires. Bien à vous

  2. Anne souvira dit

    Le temps a bien passé depuis que j ai connu François. ..puis Olivier. De bons souvenirs ! Mais aucun de nous n imaginait ce que nous sommes honorablement devenus!
    Merci Miss K de ce retour chariot 😉

    1. Valérie Desforges dit

      Merci Anne pour votre commentaire bien sympathique !

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