by Valérie Desforges

Emmanuel ROUX – 6 années à New York, face à l’ONU

18 mai 2021 – Miss Konfidentielle reçoit des nouvelles de Emmanuel ROUX depuis New York avec joie !

Bonjour Miss Konfidentielle, je suis ravi de vous retrouver aujourd’hui, quelques années après notre première entrevue.

Depuis, bien de l’eau a coulé dans l’East River et les rivages de Turtle Bay ont bien changé.

Mon regard sur les Etats-Unis, New York et l’ONU également. On ne sort pas indemne de 6 années aussi intenses au contact du plus puissant organe politique du monde, ni d’une pandémie qui a tant bouleversé la vie de tout le monde, y compris les mondes diplomatiques et policiers.

Que penser, en quelques lignes, du multilatéralisme ? J’ai été frappé par sa résilience. Côté INTERPOL, la transition entre travail en présence physique et travail à distance s’est faite en un clin d’œil, tous nos systèmes étaient prêts ! Evidemment, nous n’avons plus eu de réunion autour d’une table depuis plus d’un an, je ne suis pas allé au Siège lyonnais depuis le 1er confinement, et les visites de collègues à New York pour une conférence me manquent. Mais tout a fonctionné, on a pris de nouvelles habitudes qui – peut-être devront être durables voire permanentes. Le service rendu à nos 194 Etats membres a été constant en termes de qualité et de disponibilité des bases de données opérationnelles. Quelques très belles « opérations » ont même été coordonnées ou initiées par INTERPOL, en matière de protection du patrimoine culturel, de cybercriminalité, de pollution marine ou encore de protection des enfants contre les prédateurs.

« En face », du point de vue de l’ONU, on a pu mesurer l’importance des négociations informelles, de ce « bruit de fond » diplomatique que représente cette capacité d’aborder des sujets complexes et à fort enjeu au détour d’un « side event », autour d’un café, après une réunion dans un couloir qui conduit en fait vers une solution.

La diplomatie, la négociation, ce sont des cercles concentriques autour d’un problème, que les différentes distances permettent d’envisager avec du recul, et des points de vue (au sens littéral) différents et complémentaires. Rien de tout cela n’existe quand on est cloitré chez soi, ou devant son écran, ou au sein d’un groupe WhatsApp créé à la hâte.

Concrètement, j’ai dû réinventer mon métier et tous les moyens de l’exercer.

Aujourd’hui, mais depuis en fait assez longtemps, l’ONU adopte toujours des résolutions, souvent sur la base de consultations écrites et de « procédures de silence » à l’issue desquelles « qui ne dit mot consent ». C’est ainsi que nous avons négocié la 2ème révision de la résolution de l’Assemblée Générale de l’ONU sur la coopération avec INTERPOL. Nous avons été, après 11 mois de pandémie, la première résolution à contenir des dispositions nouvelles, du « langage » et non pas seulement une « mise à jour technique » portant sur quelques dates.

Mais l’impact est durable : il n’est pas prévu d’avoir une Semaine de Haut Niveau de l’ONU en format présentiel à New York en septembre 2021, alors que cet événement planétaire qui réunit habituellement tous les chefs d’Etats ou de gouvernements représente la « rentrée diplomatique » mondiale. La question de l’impact de cette nouvelle diplomatie ne trouvera de réponse que sur le long terme…

Que dire des Etats-Unis ? Peut-on résumer cette période en disant que j’ai été vacciné en mars à 3 heures du matin, et que ma fille de 17 ans est également vaccinée ? Cette efficacité est-elle le symbole de l’Amérique ? Vouloir résumer ce pays en 3 lignes serait bien ambitieux, pour ne pas dire stupide. Pour reprendre l’expression d’un ami également expatrié, la perspective du retour en France génère du « push «  et du « pull ».

L’horreur absolue des évènements récents qui ont endeuillé notre police nationale incite à revenir, pour contribuer au soutien des collègues, même à l’échelle individuelle. Mais le niveau des tensions sociales n’annonce rien de très encourageant, surtout si on pense que ce qui se passe aux Etats unis anticipe la situation en Europe. Je ne crois pas que ceux qui comparent nos modèles, ou veulent s’inspirer de ce qui se passe à l’ouest de l’Atlantique en connaissent bien la situation. Fractionnements des systèmes – notamment policiers, antagonismes sociaux, rareté du débat politique contradictoire, violence liée aux armes, tout cela représente un « push » important et puissant vers un retour au bercail.

J’espère que mon prochain poste – encore incertain quand j’écris ces quelques lignes – me permettra de faire partager mon expérience liée à cette immersion dans l’Amérique, le multilatéralisme et le monde diplomatique.

Toutes ces années, toutes ces rencontres, toutes ces expériences de vies, me rendent encore plus fier d’être européen, français, policier. Nous n’avons à rougir de rien de ce qui fait de nous ce que nous sommes, et la contribution d’un policier français à la cohésion sociale, le développement et les Droits humains doit contribuer à cette fierté.

Emmanuel Roux de NYC


Interview de Emmanuel Roux, représentant spécial d’INTERPOL auprès des Nations Unies

Le 16 décembre 2019 – C’est avec grand plaisir que Miss Konfidentielle s’est entretenue avec Emmanuel Roux, représentant spécial d’INTERPOL auprès des Nations Unies à New York. Un poste à haute responsabilité qui nécessite de savoir prendre du recul mais qui n’empêche pas de conserver son sens de l’humour. INTERPOL est l’organisation internationale de police la plus importante au monde.

Bonjour Emmanuel,

Pour commencer, quel cursus avez-vous suivi ?

Assez classique : échec cuisant à l’entrée à Sciences Po, 6 mois de japonais aux langues-O, maitrise de droit public, DEA de science administrative, puis 2 fabuleux programmes : l’IHESI (ancêtre de l’INHESJ que l’on s’apprête à tuer) et le Centre des Hautes Etudes du Ministère de l’Intérieur en 2014-2015.

En 1993, vous débutez à la Préfecture de Police de Paris. Racontez-nous votre carrière étonnante

Je commence à avoir l’âge où on commence à résumer une carrière un peu longue.
Je n’ai jamais vraiment eu de plan prédéterminé de carrière, mais plutôt voulu tirer parti de la variété des métiers qu’offre la police, et plus largement la fonction publique.
A 4 ans, assis sur mon vélo rouge à roulettes, et bien que ma chambre donnait sur la caserne de pompiers de la rue Blanche à Paris, j’ai su que « je voulais être sheriff ».
Je crois qu’il ne sert à rien d’anticiper trop précisément, car la vie offre des opportunités qu’on ne saurait imaginer. Alors mon critère est plus de savoir dans quel train je ne veux pas monter, plutôt que d’imaginer quelle sera la prochaine gare. Avec 2 grands-pères cheminots, je ne peux pas éviter cette allégorie ferroviaire…
C’est comme cela qu’après 5 années intenses en maintien de l’ordre public à Paris, je suis allé travailler à l’IHESI (ancêtre de l’INHESJ) sur la conception de la police de proximité, avant de la mettre en œuvre sur le terrain à Argenteuil. J’ai voulu ensuite ouvrir la perspective en travaillant sur la coopération internationale européenne, que je pensais déjà être un ingrédient essentiel du travail policier. Mon engagement syndical pour le SCPN était ancien, et j’ai accepté avec enthousiasme la proposition d’en être le n°2 puis le Secrétaire général.
Le CHEMI a été un formidable sas de transition vers la suite, en ce qu’il apporte toutes les clefs de lecture pour la compréhension des enjeux de la sécurité globale.

Votre parcours peut donner une impression de sauts de puce. En avez-vous une autre lecture ?

L’autre image que j’aime bien utiliser, est celle de la plume qui navigue de la bouteille d‘encre à la feuille de papier : certains postes alimentent en expérience de terrain, nous chargent avec du réel – auquel la police donne un accès direct et immédiat. Tandis que d’autres incitent à la réflexion, à la modélisation de cette expérience de terrain. Nous sommes un corps de « conception et de direction », et je trouve que cette appellation symbolise bien cette double nature de nos fonctions.

Pourquoi partir à New York en 2015 alors que votre carrière était bien établie en France ?

Comme disait Antoine de Sartine « cherchez la femme ». Mon épouse a reçu une proposition professionnelle à New York, elle devait répondre dans le week-end. Nous avons foncé sans hésiter… et sans se demander ce que je pourrais y faire !
Ensuite, la recette est la même : des collègues formidables qui m’ont indiqué et soutenu pour le poste d’INTERPOL, un saut dans l’inconnu, pour moi une chance de continuer dans la négociation de haut niveau. Pour les enfants une fabuleuse expérience internationale, comme celle que mon épouse a eu la chance de grandir en Algérie puis en Turquie où ses parents étaient installés.

Pour les lecteurs qui ne connaissent pas bien INTERPOL, de quoi s’agit-il ?

INTERPOL est né de la voiture et du train. Au début du 20ème siècle, les criminels traversent les frontières par ces nouveaux moyens de déplacement, les policiers sont bloqués par les frontières politiques. C’est l’époque des Brigades du Tigre. Les chefs de police se réunissent en 1914 à Monaco pour s’accorder sur la nécessité d’une coopération policière internationale, et en 1923 INTERPOL nait à Vienne. Aujourd’hui, ce sont les polices de nos 194 États membres qui échangent des millions de données par jour, bénéficient de nos ressources en formation, accèdent à nos 18 bases de données pour lutter contre le crime organisé, le terrorisme et le cybercrime. 700 de nos 1000 personnels, issus de 100 nationalités,  sont basés dans notre Siège mondial à Lyon, le reste travaillant dans nos bureaux régionaux ou notre centre d’innovation à Singapour. 300 d’entre nous sommes mis à disposition, mais la grande majorité est composée de « civils » sous contrat avec INTERPOL.

Depuis 2015, quelles sont vos missions et actualités au sein d’INTERPOL ?

Pour faire très simple, je suis l’ambassadeur d’INTERPOL auprès des Nations Unies. Mais j’aime à rappeler que je ne suis pas un diplomate, juste « un flic qui négocie » !
Je représente INTERPOL autant auprès des organes politiques de l’ONU, que des missions permanentes des états membres à New York.
Je fais le pont entre le politique et le policier, entre 2 organisations multilatérales très différentes. Parfois je me considère comme un interprète entre deux cultures.
Tous les sujets portés par l’ONU, le développement, les droits de l’Homme, la paix et la sécurité… nécessitent une action des services d’application de la loi pour prendre racine. Il n’y a pas d’enfant qui puisse aller à l’école si la route n’est pas sûre, le développement durable est une illusion si les ressources naturelles sont l’objet d’un trafic criminel transfrontalier.

Question indiscrète : avez-vous connu des moments improbables dans votre vie ?

Oui, et certains sont inoubliables. La première fois que j’ai parlé au Conseil de Sécurité, l’émotion est immense, le poids de l’histoire tellement présent dans cette salle mythique.
Ou la première fois que j’ai dit « non, c’est hors de question » au patron de la police, en tant que dirigeant syndical.

Côté famille, avez-vous pu instaurer et conserver un équilibre ?

C’est aussi essentiel que difficile. Nous avons 3 enfants, et tous les deux des vies professionnelles intenses. Nous avons développé des relations « bilatérales » avec chacun de nos enfants, autour d’une passion commune, mais nous faisons aussi souvent « tribu ». J’ai beaucoup appris sur la physique quantique avec mon fils, et apprécié les moments passés ensemble à bricoler une voiture ancienne. J’adore accompagner mes filles à l’équitation pour une leçon commune de dressage.
Ma chance, mes enfants apprécient (enfin presque) mes « Dad Jokes » et partagent l’humour à la Pierre Desproges.
Ma vraie chance : avoir épousé une sainte, qui a toujours respecté les contraintes du métier de flic, et assez bien caché ses angoisses quand je partais à minuit en urgence.

A vous écouter, l’équilibre permet de marcher mais vous avez besoin de déséquilibre pour créer le mouvement, est-ce bien cela ?

Oui. Cette bipolarisation (conception et direction) de notre mandat de chef de service crée un mouvement, presque un déséquilibre, qui amène à avancer sur 2 jambes différentes, mais dans une direction très cohérente. Tous ces changements de direction et d’altitude au cours de ma carrière ont aussi été déclenchés par des rencontres, des collègues formidables ayant un projet dans lequel on a envie de prendre part.
Le partenariat de sécurité amène aussi à croiser des figures uniques, directeur d’Office HLM, élu, entrepreneur de la ZUP d’Argenteuil. Sans parler des rencontres faites lors de la session de l’INHESJ avec des professionnels de tous horizons.

Enfin, je crois qu’on ne se sent vivant que lorsqu’on sort de sa zone de confort !


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