by Valérie Desforges

Interview de Jean Picollec, un éditeur indépendant au Salon du Livre

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Jean Picollec est un phénomène du monde de l’édition. A la tête des éditions éponymes, il mène en bon breton tout seul sa barque contre vents et marées depuis plus de 40 ans. A la fois généraliste et spécialisée, sa maison d’édition publie des ouvrages de nature variée, roman, essai, biographie, traduction, des documents d’histoire contemporaine, mais aussi des livres consacrés à la Bretagne, qu’il présente avec passion dans sa « bibliothèque celtique ». Découvreurs de talents, il a su le premier donner sa chance à des écrivains devenus célèbres comme Jean Montaldo, Irène Frain ou Pierre Péan. Il  a publié une biographie de l’homme d’affaires Vincent Bolloré rédigée par le journaliste Jean Bothorel. Un flair à toute épreuve qui lui a permis de faire un « beau coup d’édition » en publiant le 12 septembre 2001, quelques heures après les attentats du World Trade Center à New York le livre de Roland Jacquard, Au nom d’Oussama Ben Laden consacré aux réseaux islamistes et qui totalisera 250 000 exemplaires et sera traduit en 29 langues ! A l’occasion du Salon du Livre Paris 2019, dont Jean Picollec n’a raté aucune édition depuis sa création en 1981, il nous fait part de ses nouveautés, de son sentiment face à l’évolution du lectorat, de la littérature et du marché du livre en général. 

Quelle est l’histoire des éditions Picollec avec le Salon du Livre ? 

Le Salon du livre de Paris a commencé en mai 1981 au moment de l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République. L’inauguration a d’ailleurs eu lieu le jour de la formation du premier gouvernement de la gauche. Ce jour-là, les gens ne discutaient pas de nos bouquins mais regardaient plutôt la liste des nouveaux ministres parce que certains étaient inconnus.  Depuis 1981, j’ai toujours été présent au Salon du Livre parce que je pense que pour une maison comme la mienne qui n’est pas grande, cela offre une belle visibilité. De plus mes auteurs sont contents parce que venir au Salon du Livre constitue une forme de reconnaissance. D’autre part, en étant au Salon du Livre du matin au soir, je vois des journalistes et je noue 4 ou 5 contacts fructueux dans la journée. Je rencontre aussi des libraires qui peuvent ainsi découvrir mes livres. En revanche, du point de vue financier, ce n’est pas forcément une bonne affaire car je dois couvrir environ 30 % de mes frais lorsque je fais un très bon Salon du Livre. J’ai d’ailleurs toujours eu un stand individuel, mais c’est aussi le plus petit modèle des stands indépendants, soit 9 m². Au départ, le Salon du Livre se tenait au Grand palais en bas des Champs-Elysées et je dois dire qu’un certain nombre de grands éditeurs ont boycotté dans un premier temps le salon lorsqu’il s’est installé pour s’agrandir Porte de Versailles. Ils avaient l’impression de déchoir. Mais pour moi, le Salon est un passage obligé pour attester que je remue encore…

Quels étaient les auteurs publiés en 1981 aux éditions Picollec qui n’avaient à l’époque que trois d’existence ? 

J’avais déjà publié par exemple Bernard Marck qui est un des grands spécialistes de l’aéronautique. Il a depuis réalisé chez moi une biographie de Mermoz et de l’aviateur breton Maurice Noguès, celui qui a créé la ligne Paris-Saïgon. J’avais également publié Irène Frain, Les Contes du cheval bleu, qui gardait à l’époque son nom de famille breton Le Pohon. J’avais sorti un peu à contre-courant Le Défi soviétique qui montrait la politique étrangère de l’URSS, dix ans avant sa chute. 

A un moment où des maisons d’éditions comme Ouest-France ne sont plus présentes au Salon du Livre de Paris, vous avez également été à l’initiative du stand Bretagne qui a fait pendant longtemps les plus beaux jours de l’édition bretonne. Pouvez-vous nous en parler ? 

Dans les années 80, j’étais secrétaire de l’association des éditeurs bretons. Pour les éditions Picollec, je me rendais régulièrement à Genève et à Bruxelles, mais aussi à Montréal dans différents salons littéraires, parce que je m’occupais de plusieurs auteurs québécois. Je pensais à l’époque qu’il fallait avoir pour faire connaître la qualité des éditeurs bretons au niveau national et international, un stand dédié  à la Bretagne au Salon du Livre de Paris. J’en ai parlé à l’écrivain Bernard Le Nail (1946-2010) qui était le président de l’institut culturel de Bretagne. Il m’a dit de contacter le président du Conseil régional. J’ai donc eu rendez-vous avec Raymond Marcellin (1914-2004) et cela a été réglé très rapidement. D’autant plus que cela devait être la première région présente en tant que telle au Salon du Livre de Paris. Je dois dire que ce qui l’a touché, c’est qu’en accord avec mes confrère, je lui ai proposé de financer le stand à hauteur de 50 %, étant entendu, que le reste serait pris en charge par les éditeurs bretons. C’est comme cela que l’écrivain Michel Mohrt (1914-2011) Grand prix du roman de l’Académie française en 1962 pour La Prison maritime, est venu pour son inauguration.    

Quels sont les auteurs que vous présentez cette année au Salon du Livre ? 

Je vais commencer par le plus récent, Christian de Moliner qui avait déjà publié il y a un an chez moi Qu’est-ce que l’islam ? Il a écouté tous les sites musulmans de France pour décrire l’islam de France et il traite aussi bien de la pratique du ramadan que de la possibilité pour un musulman de jouer aux courses ou pour une musulmane de se maquiller. Cette année, il publie un roman intitulé Jusqu’à ma mort qui parle de quelqu’un qui est à la fin de sa vie et qui décide de retourner dans sa région d’origine la Bourgogne. Et il rencontre une jeune femme qui est la fille de l’une de ses copines d’études qui s’est suicidée alors que l’enfant avait deux ans. Le héros veut revoir la fille car il se souvient de la mère et la fille pense, comme il est gentil avec elle, qu’il est le père qu’elle n’a jamais connu.  

Quels sont les autres auteurs que vous publiez en ce moment ou dans les mois à venir ? 

J’ai publié récemment l’ouvrage d’un journaliste, Bernard Méaulle, qui a été le patron de plusieurs journaux en Normandie. Il a écrit un premier roman Les Îles du désir qui raconte l’histoire d’un flic qui a fait des conneries et qui est radié de la police. Mais il est recruté par un riche américain qui veut qu’il surveille sa femme. Elle est jolie, mais surtout elle est irlandaise et elle fréquente beaucoup les gens de l’IRA, ce qui inquiète son mari. Cela parle aussi bien de l’île d’Irlande que de l’île anglo-normande de Sercq ou des îles américaines. L’auteur m’a convaincu en me disant que ce livre a un souffle policier-polisson. Et effectivement, c’est un livre avec pas mal d’humour tout en étant une plume documentée.  

Je viens de sortir également la biographie d’un congolais de Kinshasa, Victor Massiandoki, Tout chemin mène à Rome. C’est l’histoire au départ somme toute classique d’un homme qui vient d’une famille pauvre, mais qui a fait quelques études et qui rêve de venir en Europe. Il va essayer de passer les frontières. Il est tout seul et tente d’entrer à Cabinda dans l’enclave portugaise du Congo-Brazzaville qui demande son indépendance.  Il passe ensuite au Gabon. Son périple va durer deux ans. En même temps, il va faire des petits boulots, travailler sur des marchés, décharger des camions. Au bout de deux ans, il réussit à avoir un peu d’argent pour obtenir un visa et enfin il débarque en France. Il vit dans notre pays depuis 20 ans. Il est devenu menuisier plus précisément poseur de parquet. Son parcours et sa ténacité presque bretonne demeurent une leçon pour tous les candidats au départ. 

J’ai aussi un autre ouvrage c’est celui de Michel Le Net qui a écrit un texte qui parle d’une concierge qui a la langue bien pendue et qui dépeint tous les travers du monde actuel. Certains me disent aujourd’hui, mais c’est un précurseur des gilets jaunes ! Ce livre est traité avec humour et cerise sur le gâteau, il a obtenu fin novembre le prix Alphonse Allais. 

Quelle est selon vous l’évolution du Salon du Livre ? 

Le marché du livre a beaucoup baissé. Mes tirages étaient jadis d’au moins 5000 exemplaires. Et maintenant je fais souvent des tirages de de 2 à 3 milles exemplaires. Et des confrères plus importants que moi font les mêmes tirages. Depuis quelques années, il y a aussi beaucoup moins d’exposants. 

Avez-vous ressenti des évolutions dans les pratiques de lectorat ? 

Pour moi il y a eu un développement de la BD et des Mangas. Après il y a beaucoup de gens qui n’achètent plus des livres mais qui vont seulement sur Internet télécharger des livres électroniques. Et je crains que l’effondrement de la lecture soit l’une des conséquences directes des errements de l’Education nationale. Quand j’entends dire que l’on peut rentrer en 6e  sans savoir lire couramment, j’en reste baba… 

Quels sont les projets en 2019 des éditions Picollec ? 

Quand je pense au passé, j’ai réussi à publier un certain nombre d’ouvrages sur la géopolitique. Au milieu des années 80, j’ai été par exemple le premier au monde à publier un livre sur Yasser Arafat. J’ai eu un succès planétaire, le mot n’est pas trop fort, lorsque j’ai sorti en septembre 2001, un ouvrage que je préparais depuis 1998, Au nom d’Oussama Ben Laden de Roland Jacquard. Ce livre est paru au moment où il faisait sauter tout New York et il a été traduit en 29 langues. Mon tout prochain livre s’intitule Fils de plouc à l’ENA. C’est le récit de Pierre Leroy, un fils de paysan breton pauvre. Quand il réussit le BEPC ses parents sont estomaqués.  Il est très brillant et le directeur de son lycée lui dit qu’il faut qu’il aille en fac à Rennes. Il lui dit ensuite de présenter le concours de Sciences Po Paris qu’il réussit. Puis ses professeurs parisiens lui disent de passer l’ENA qu’il obtient également. Ensuite il va faire une carrière de très haut fonctionnaire dans l’agriculture. Il a été dans plusieurs cabinets ministériels au côté des ministres de l’Agriculture.  C’est le récit d’un parcours exceptionnel ! 

Editions Jean Picollec
Téléphone : 06 19 76 29 91
Livres disponibles à la vente sur les sites Amazon, Fnac
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Salon du livre de Paris

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