by Valérie Desforges

Interview de Christian Rodriguez, Directeur général de la Gendarmerie nationale

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27 juillet 2020 – Une joie pour Miss Konfidentielle d’interviewer Christian Rodriguez de manière informelle, qui après avoir été Major général de la Gendarmerie nationale du 1er septembre 2016 au 31 octobre 2019 aux côtés du DGGN Richard Lizurey est depuis le 1er novembre 2019 le Directeur général de la Gendarmerie nationale. Un honneur et un lourd défi que le Général d’armée Christian Rodriguez relève parfaitement. Avec distinction, droiture, rigueur et humilité. Une interview qui lie vie personnelle et professionnelle. Un privilège.

Bonjour Christian,

Dans quel contexte familial avez-vous évolué ?

Bonjour Valérie et merci à vous pour cet entretien, c’est avec plaisir. Pour répondre tout de suite à votre première question, mon père était gendarme, il avait le grade de gendarme, et quand je suis né était affecté à l’escadron de gendarmerie mobile de Mayenne (53). C’est une ville avec laquelle je n’ai pas forcément gardé d’attache car j’y ai vécu seulement quelques mois après ma naissance. Nous avons surtout habité à Mâcon dans ma jeunesse, mais le véritable fil rouge de mon enfance, puisque mon père avait choisi cet engagement, c’est d’avoir vécu et grandi, toujours, dans une caserne de gendarmerie. Et c’est toujours vrai aujourd’hui, puisque j’ai choisi ce métier moi aussi. J’ai donc toujours vécu dans une caserne de gendarmerie.

C’est assez naturellement que j’ai décidé d’être gendarme. Et mon frère aussi d’ailleurs, qui est sous-officier. À vrai dire, quand j’étais gamin, je ne me suis jamais trop préoccupé de la suite, je voulais être gendarme, c’était là devant moi, ça me semblait naturel, je ne me posais pas d’autres questions. Mon père m’y a et nous y a encouragés et, le moment venu, il m’a emmené voir un médecin militaire pour que je puisse passer les tests médicaux nécessaires pour passer le concours de sous-officier. Mais là, déconvenue : je n’avais pas une vue suffisamment bonne à l’époque pour avoir le droit d’être recruté. La tuile… Puis c’est le médecin militaire lui même qui a suggéré une solution, celle de devenir officier (à l’époque, le règlement considérait qu’un officier n’avait pas besoin de voir aussi bien qu’un sous-officier !), recrutement pour lequel les règles n’étaient pas les mêmes. C’est lui qui m’a dit que je n’avais alors qu’à aller en lycée militaire et y préparer Saint-Cyr. Je ne savais pas ce qu’était Saint-Cyr, mais je l’ai écouté, je me suis lancé et j’ai eu la chance de réussir. Si je n’avais pas eu ces problèmes de vue je n’aurais donc pas été officier, j’aurais sans doute été sous-officier et il ne se serait pas passé ce qui s’est passé après.

Avec ce nouvel objectif j’ai donc passé mon Bac C à Mâcon, où mon père servait à l’escadron. Puis j’ai suivi les classes préparatoires scientifiques du lycée militaire d’Aix-en- Provence, en Math Sup / Math Spé, dans le but d’intégrer la voie scientifique à l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr. Je l’ai intégré en 1983 et j’en suis sorti trois ans plus tard en 1986 avec mon diplôme d’ingénieur.

À l’issue de Saint-Cyr, comme prévu, vous choisissez donc la gendarmerie ?

Absolument, et j’intègre l’École des Officiers de la Gendarmerie Nationale (EOGN) à Melun, école dont nous venons de fêter le centenaire en 2019. À l’EOGN, on nous enseigne bien davantage le Droit que les sciences, mais néanmoins durant cette période j’ai gardé ce goût pour les disciplines scientifiques, pour les prémices du numérique, qui sont des connaissances qui répondent à mon sens assez bien à ce que l’on demande à un cadre, et que je demande moi, aujourd’hui, à mes gendarmes, à l’époque de la protection des données individuelles, des données de masse, de l’intelligence artificielle, etc. J’estime qu’il est important de savoir ce que l’on peut demander à ces technologies et exiger d’elles. La compréhension des enjeux, a minima des enjeux, et idéalement des technologies, est un atout qui compte.

Ma formation s’est poursuivie ensuite à plusieurs reprises durant ma carrière, car en gendarmerie il y a pas mal de formations continues, que ce soit la préparation du diplôme d’état-major ou l’enseignement que l’on reçoit à l’école de guerre. Cependant, je n’ai pas trouvé le temps d’enrichir mes connaissances avec un parcours universitaire. C’est dommage et je le regrette. Cela m’aurait intéressé. Soit dans un domaine scientifique. Soit en sociologie, car c’est une discipline qui permet de mieux comprendre comment les administrations et les organisations fonctionnent. À l’heure où l’on cherche à améliorer la performance collective des organisations sans que cela se fasse à aucun moment au détriment des gens qui les servent, les enseignements de cette discipline sont évidemment très riches et utiles.

Quel est, en sortant de l’EOGN, votre parcours au sein de la Gendarmerie nationale ?

J’ai une première partie de carrière en gendarmerie mobile. En 1987, je pars à l’escadron de Dijon comme lieutenant, pour 3 ans. C’était une époque notamment où l’on partait beaucoup en Nouvelle-Calédonie, où la situation était compliquée, très tendue, il y avait beaucoup de violences, on se faisait régulièrement tirer dessus.

Puis, en 1990, direction Thionville, en Moselle, comme capitaine, pour y commander un escadron de gendarmerie mobile. Nous étions absents 8 à 9 mois de l’année et je m’en souviens particulièrement car cela correspond à l’époque de la naissance de mon premier enfant et une fois, revenu d’une mission et d’un déplacement longs, j’ai bien vu en arrivant qu’il ne m’avait pas particulièrement reconnu. La vie de gendarme mobile, voilà tout.

Nouvelle étape ensuite en gendarmerie départementale, en 1993, et pour trois ans et demi, comme commandant de la compagnie de gendarmerie de Pornic. J’ai le souvenir d’une belle région attachante et d’une population très proche des gendarmes. Ce sont de beaux souvenirs.

Est venu alors le temps du premier séjour à la direction générale. Trois ans là encore, à Paris, pour m’occuper de formation et de doctrine de formation. Après cela l’école de guerre, que j’évoquais tout à l’heure, une formation militaire supérieure que nous suivons en commun avec des officiers des armées. Et à la sortie de l’école de guerre, je suis affecté au centre de prospective et d’études de la gendarmerie. C’était au moment de l’affaire des paillotes en Corse. Par conséquent, parmi nos premières missions nous avions à comprendre comment l’affaire des paillotes avait pu se produire. Il ne s’agissait pas d’enquêter sur les faits, tout cela était bien distinct, pas de mon ressort, mais nous avions pour mission d’étudier d’un point de vue organisationnel, comportemental, comment on avait pu en arriver, en gendarmerie, à ce que des gendarmes effectuent une mission illégale. Nous devions identifier les travers « invisibles » de notre organisation ainsi que les barrières manquantes à ériger pour empêcher qu’une chose de la sorte se reproduise. C’est à cette occasion notamment que j’ai et nous avons beaucoup travaillé avec des sociologues. C’était vraiment un travail passionnant.

Après ces trois années au centre de prospective, en 2002, on m’envoie à Annecy où j’ai été pendant une année adjoint au commandant de groupement de gendarmerie départementale de Haute-Savoie, dont le commandant de groupement était Denis Favier. Cela a été une expérience très formatrice vous vous en doutez. D’autant que l’année suivante, Denis Favier part sur un autre poste et je suis nommé commandant de groupement en Haute-Savoie. C’est une région à laquelle je suis resté très attaché et où même je m’installerai lorsque ma carrière sera terminée. Cela a été quatre années pleines avec, notamment, côté ordre public, l’organisation de la sécurité du G8 d’Evian-les-Bains en 2003, et côté enquêtes criminelles, l’affaire de la tuerie du Grand-Bornand.

Quand je quitte la Haute-Savoie, retour à Paris, au sein cette fois du cabinet du directeur général, pendant 4 ans, comme chargé de mission. Ma mission la plus importante a été de contribuer à préparer, démêler, accompagner le transfert de la gendarmerie nationale du ministère de la défense vers le ministère de l’intérieur. Et une fois que la gendarmerie était installée à l’intérieur, ma mission a été de contribuer à faire en sorte, par de longues discussions d’ajustements, que la force historique de ce ministère – la police nationale – accepte de partager la place. Nous devions parvenir à ce que chacune des deux forces soit en capacité d’accomplir ses missions en complémentarité et en convergence sur tout le spectre des missions. C’était à inventer et c’était passionnant. Durant les discussions, nous avons abordé l’ensemble des sujets, un gros boulot collectif, mais qui nous a permis de poser les premières pierres de notre arrivée dans ce ministère. Il y en a encore à poser, tout cela n’est ni figé ni totalement achevé, mais après plus de 10 ans de recul, le rattachement de la gendarmerie au ministère de l’intérieur datant de 2009, nous pouvons dire que beaucoup de chemin a été fait. La gendarmerie a apporté beaucoup de choses à ce ministère et ce ministère en a apporté beaucoup à la gendarmerie. C’est en outre un constat très largement partagé.

Après ce travail j’ai quitté Paris en 2010 afin de rejoindre la Corse et commander les gendarmes de cette région, pendant deux ans et demi. Ce sont là aussi des années pleines. La Corse est une île très attachante. La population y est très attachante également. En partant, j’y ai laissé pas mal de moi, pas mal de souvenirs et pas mal d’amis. D’autant que je suis parti un peu précipitamment, du mercredi pour le lundi, car on m’a informé que je remplaçais Denis Favier au cabinet du ministre de l’intérieur lorsque Denis a été nommé directeur général de la gendarmerie nationale, en 2013. Je fais donc une année comme conseiller gendarmerie au cabinet de Manuel Valls et deux années et demi ensuite auprès de Bernard Cazeneuve, années au cours desquelles nous avons connu un certain nombre de périodes très compliquées, à commencer évidemment par les attentats de 2015. Ce sont des événements que j’ai vécus au cœur du pouvoir, en essayant de contribuer comme je le pouvais à la gestion de ces crises.

Et puis en septembre 2016, Richard Lizurey est nommé DGGN et je prends alors sa succession comme major général, c’est-à-dire numéro 2 de la gendarmerie, avec comme mission notamment de piloter la direction générale, notre administration centrale, quand le directeur général pilote la stratégie de l’institution.

Denis Favier, Richard Lizurey et vous, vous semblez former un trio qui s’est souvent croisé.

Dans nos carrières, Denis Favier, Richard Lizurey et moi nous sommes beaucoup suivis, effectivement. Denis Favier, je vous l’ai expliqué, a été mon commandant de groupement et je lui ai succédé à ce poste, comme je lui ai succédé au poste de conseiller gendarmerie au cabinet du ministre. Denis avait quant à lui suivi Richard Lizurey à ce poste. Et moi depuis j’ai suivi Richard Lizurey au poste de major général puis de directeur général. Pour être complet, j’ai connu Denis en 1986, à Mont-Louis, pendant un stage commando que les militaires connaissent bien et qui laisse des marques.

Avec Richard Lizurey nous nous sommes connus en 1984. C’était à l’époque où, à Saint- Cyr, pendant ma première année, je devais faire un stage, destination de stage que nous tirions tous au sort. Je voulais tirer au sort un régiment d’artillerie. Et j’avais une préférence pour le sud de la France. Résultat : j’ai tiré le 46e régiment d’infanterie, à Berlin. Mais à Berlin, il y avait notamment un lieutenant de gendarmerie. Et ce lieutenant de gendarmerie, c’était Richard Lizurey. Il se trouve que, comme je voulais être gendarme, c’est le premier que je suis allé voir en arrivant. Et nous sommes toujours restés en contact depuis. Un autre fait particulièrement heureux, d’ailleurs, durant ce stage, c’est que c’est à Berlin que j’ai rencontré mon épouse, qui était infirmière militaire. Le tirage au sort du stage a donc été doublement bénéfique : j’y ai conforté mon idée de devenir gendarme en parlant avec Richard qui ne m’a découragé en rien, au contraire, et j’y ai rencontré mon épouse – point le plus important à tous les égards !–, qui a changé mille fois de métier (infirmière scolaire, professeure, conseillère en validation des acquis de l’expérience…) pour pouvoir me suivre dans mes affectations successives. Elle exerce toujours aujourd’hui, dans un service de prévention médicale au sein d’une université parisienne, et nous avons donc pu tout au long de ces années élever nos deux garçons, qui sont tous deux ingénieurs en sécurité informatique et très doués.

Bref, un stage heureux disais-je. Et donc, oui, Denis Favier, Richard Lizurey et moi avons beaucoup travaillé ensemble, c’est vrai. Surtout, nous partageons tous les trois les mêmes convictions sur la gendarmerie et le métier de gendarme. Deux convictions fondamentales, notamment. Première conviction : le métier de gendarme n’a de sens qu’en proximité et au contact de la population et des élus, pour mieux connaître toujours les besoins de la population, donc mieux la protéger. Cet engagement, cette proximité, ce sens du service humain, c’est notre raison d’être. Deuxième conviction : nos gendarmes, dont le métier est si difficile, doivent se sentir bien dans leur peau de gendarme, bien dans leur uniforme, et doivent donc être soutenus par leur hiérarchie. Sur ces deux points fondamentaux, parmi bien d’autres, il n’y a pas l’épaisseur d’un papier de cigarette entre nous trois ! Et aujourd’hui, mon action s’inscrit dans la continuité à ces convictions.

Depuis le 1er novembre 2019, vous êtes devenu le directeur général de la Gendarmerie nationale (DGGN). C’est le moment de parler des responsabilités qu’implique votre fonction.

Le rôle du directeur général de la gendarmerie nationale est d’abord de faire en sorte que la gendarmerie fonctionne le mieux possible au bénéfice de la population, et que notre écosystème soit en marche au profit du gendarme.

En tout état de cause la première de nos missions, nous le revendiquons, c’est la prévention de la délinquance. Oui, il faut arrêter les voleurs, évidemment ! Mais nous sommes là d’abord pour éviter qu’il n’y ait des voleurs. Et pour y parvenir, il faut être constamment à l’écoute et aux côtés de la population comme des élus. Donc inculquer, diffuser, dire, rappeler, mettre en œuvre cette proximité des gendarmes avec la population, ce sens du contact direct et humain, avec la population, avec les élus, c’est mon premier travail à moi. Mon premier travail est bel et bien de dire aux gendarmes que passer du temps à discuter avec la population sur un marché ce n’est pas du temps perdu, au contraire. Car c’est ainsi qu’ils comprendront, serviront et protègeront mieux la population.

C’est la raison pour laquelle mon deuxième travail est de donner au gendarme les outils qui lui permettent d’être, durant son service, le plus de temps possible sur le terrain. Cela passe par les voitures et le carburant, bien sûr, mais cela passe aussi par l’enseignement des savoir-être et savoir-faire nécessaires à ce contact, ainsi que par la mise à disposition d’outils numériques lui permettant de faire son travail administratif d’un clic ou deux (quand ce n‘est pas automatique) dans une voiture ou lors d’une patrouille à pied. Du temps de travail administratif libéré, c’est du temps en plus pour patrouiller, parler avec la population et la protéger !

Il y a un autre volet dans ma mission de directeur général et je me permets de revenir sur ce que je vous disais il y a quelques instants : il y a un un gros travail de RH à faire en direction des gendarmes pour les accompagner et les aider. Car c’est un métier exigeant et dangereux, vous savez, tout comme l’est le métier de policier. Ce sont des métiers extrêmement difficiles. Pouvant mener au sacrifice suprême, on l’a vu malheureusement avec le drame du décès de la majore Mélanie Lemée, qui était une gendarme exceptionnelle. Face à cette dureté du métier, comme directeur général, je me dois d’être en accompagnement permanent des gendarmes. Quand les choses vont mal, mais aussi dans l’accompagnement du quotidien. Tous les jours, il faut que les gendarmes sachent que je les soutiens. Ce rôle d’accompagnement consiste aussi à leur donner des perspectives dans la construction de leur carrière et de leur vie, car n’oublions jamais que nous avons la double responsabilité que les gendarmes se sentent bien à leur travail mais aussi que les familles de nos gendarmes se sentent bien en gendarmerie, puisque nos familles vivent en casernes. Alors il faut donner aux gendarmes la possibilité d’orienter leur parcours comme ils le souhaitent, leur donner la possibilité de progresser, d’évoluer, de s’épanouir, de se sentir bien.

La Gendarmerie nationale a une chance et une force : elle permet toujours aujourd’hui une vraie progression sociale en son sein. Cela a été mon cas, celui de ma famille. Mes grands- parents ont fui l’Espagne du début des années 1930, comme beaucoup. Mon père, lorsque son âge est venu, est rentré dans la Marine nationale, deux ans durant, puis dans la gendarmerie. Il avait le grade de gendarme, je vous l’ai dit. Cela signifie qu’en l’espace de deux générations, nous sommes passés d’un couple qui franchit les Pyrénées sans rien, pour fuir un régime, à un petit-fils directeur de la gendarmerie nationale. La République le permet, la gendarmerie le permet. Il faut qu’elles continuent à le permettre. Nous avons toujours aujourd’hui les moyens d’offrir aux gendarmes cette ascension qu’ils ne pourraient pas trouver ailleurs. Nous avons la possibilité de leur donner la chance d’aller très loin. Il faut poursuivre en ce sens, clairement. C’est même tout l’enjeu de la dimension RH de la stratégie que j’entends mener à la tête de la gendarmerie. Nous avons bâti un plan d’action qui s’intitule Gend 20.24 et qui projette l’institution vers le futur, en cherchant à donner toujours plus de moyens d’action et d’évolution au gendarme. Je veux que le gendarme puisse se projeter dans l’institution.

Comment avez-vous géré la crise du Covid-19 ?

Pendant la crise sanitaire, nous avons cherché à décliner tout cet esprit que je présente depuis le début de notre entretien. Ma conviction, c’est que la vraie gendarmerie, elle est sur le terrain. Alors partant de cette idées, de ce fondement, au début de la crise nous avons fait un pari. Nous avons dit aux gendarmes deux choses. Nous leur avons dit :

Vous allez devoir faire respecter le confinement par la population pour ralentir le virus et éviter qu’il se propage, et vous allez organiser vous-mêmes votre service dans l’idée d’éviter que, dans vos unités, tout le monde se croise. Je ne voulais pas que l’épidémie s’attaque aux gendarmes, évidemment. Alors les gendarmes se sont organisés, ont agencé des plannings en bordées, ont inventé des nouveaux modes de fonctionnement, se sont rapprochés d’entreprises locales utilisant des imprimantes 3D pour fabriquer des visières de protection, etc. Et dans la foulée, j’ai demandé aux commandants de groupement dans les départements de faire remonter sur une boucle Tchap, qui est la messagerie sécurisée de l’État via laquelle nous communiquions en direct, toutes les idées mises en œuvre par leurs gendarmes pour pouvoir les partager. Cela constituait un panier d’initiatives dans lequel chacun pouvait puiser, et nous à la DG on les faisait connaître à tous.
Avec cette méthode, au final, nous avons eu un très faible taux d’attrition. Et tous les jours, pendant le confinement, 60 à 65 000 personnels, tous statuts confondus, militaires, civils dans les états-majors, réservistes pour sécuriser les bureaux de poste au moment du versement des prestations sociales également, étaient présents et engagés ! Ce sont des chiffres de mobilisation exceptionnels. Même, au regard de ces données, personnels hospitaliers placés hors catégorie, la gendarmerie a été chaque jour parmi les administrations les plus engagées sur le terrain, du premier au dernier jour du confinement. La crise sanitaire a donc démontré dans la durée la pertinence de notre fonctionnement. Faire confiance à l’organisation et aux idées de nos gendarmes a été un choix gagnant. C’est une vraie satisfaction. Nous allons continuer à faire confiance, croyez-moi. Notre rôle à la direction générale est d’établir les grandes lignes d’action, mais de donner aussitôt au terrain la liberté de les décliner et de les atteindre de la façon qu’ils estiment la plus juste, sur chaque territoire.

Aux gendarmes ensuite, nous avons dit une deuxième chose : comme nous avions parmi nos personnels peu de confinés, et parallèlement moins de délinquants en activité sur le terrain, alors nous leur avons dit que nous allions leur demander de se réinventer, d’agir différemment de d’habitude, différemment en tout cas des périodes habituelles où la délinquance bat son plein. Car que constatait-on pendant le confinement ? Que les élus étaient au four et au moulin dans leurs communes pour faire tenir les solidarités élémentaires. Et que la population, au premier chef les personnes fragiles ou isolées, avait besoin de soutien. Alors nous avons lancé l’opération #RépondrePrésent à l’échelle nationale. Nous avons fait avec #RépondrePrésent, autant le dire tout de suite, des choses qui n’étaient pas dans nos manuels de gendarmerie. Par exemple, emmener des cours et des devoirs aux élèves qui n’avaient pas internet chez eux. Par exemple encore, en Corse, livrer des médicaments à des personnes vivant dans des villages de montagne. Car la seule logique, le seul impératif, c’était pour nous de répondre aux préoccupations des territoires et d’aider la population dans cette épreuve. Nous avons livré des repas aux soignants. Distribué des masques à des personnes âgées. Téléphoné aux seniors isolés pour prendre de leurs nouvelles et leur demander s’ils avaient besoin de quelque chose. Les gendarmes ont aussi donné de nombreux coups de main logistiques aux maires, aux élus. Tout cela reflétait notre état d’esprit : les gendarmes sont là pour la population.

Comment les relations évoluent-elles ces dernières années entre la Gendarmerie nationale et la Police nationale ?

Pour faire simple, je dirais que les relations entre la Gendarmerie nationale et la Police nationale sont bonnes à 95%. Qu’elles sont même globalement très bonnes. Car les 5% de désaccords se règlent tout simplement en discutant entre nous, entre DGPN et DGGN. De toute façon les désaccords ne sont jamais gravissimes. Les vrais sujets de fond sont rares. On n’est pas d’accord sur tout, mais on peut se parler et on arrive à faire avancer les choses.

Pour nous entendre quand il y a sujet de désaccord, nous devons chacun avoir la lucidité de laisser la force qui a le plus de points forts gérer ces points forts. Pour prendre un exemple, la gendarmerie est mieux armée que la police dans le domaine cyber. L’une des raisons à cela est que 40% de nos recrutements sont des recrutements de scientifiques et nous sommes les seuls au ministère à en recruter à ce niveau. À l’inverse, il est clair que la police a plus d’expertise que nous en matière de lutte contre les stupéfiants. Alors dans ce cas la gendarmerie est en appui de la police, il n’y a aucun débat.

En tout état de cause, nos différences ne sont pas des problèmes, mais des opportunités pour le ministère et pour l’État. Avoir deux forces est une garantie démocratique majeure. Alors il n’y a pas à déplorer que nous ne soyons pas les mêmes, tout l’intérêt pour le pays – et pour les magistrats également – est justement là !

Justement, quelles sont les relations entre la Gendarmerie nationale et la Justice ?

Là aussi, comme avec la police, nous sommes capables de nous parler de tous les sujets. Nous sommes capables d’avancer sur chacun d’eux, la procédure pénale, les transfèrements judiciaires, et d’autres sujets encore. De plus, la procédure pénale numérique par exemple est un beau projet commun qui doit nous permettre de faire bouger les choses, de simplifier et de gagner en fluidité.

Il y aura toujours des améliorations à trouver. Mais ce qui est certain, c’est que l’on ne réussit mutuellement à les obtenir qu’en travaillant ensemble. Et nous travaillons d’autant plus ensemble que le ministère de la justice est une des autorités de tutelle de la gendarmerie ! C’est la force du gendarme, qui a plusieurs tutelles, ministère de l’intérieur au quotidien, ministère des armées dans la gestion du statut militaire, ministère de la justice pour diriger nos enquêtes. Le gendarme est quelqu’un qui s’entend bien avec tout le monde et dont le métier est même de s’entendre bien avec tout le monde ! C’est toujours dans un esprit constructif que nous travaillons, car la gendarmerie n’est pas là pour elle, mais pour servir les femmes et les hommes, servir le pays, qu’elle est chargée de protéger et qu’elle s’est engagée à protéger.

Vous avez porté plainte récemment après qu’un de vos gendarmes, noir, a été traité de « vendu » lors d’une manifestation du collectif Adama Traoré.

Oui absolument et je vais vous dire pourquoi et comment j’ai décidé de le faire. Mais avant un préalable, un rappel clair, une affirmation, une certitude : les gendarmes ne sont pas racistes ! C’est même tout l’inverse, car les gendarmes sont empreints des valeurs républicaines ! Ils ne sont pas racistes. Si un gendarme commet une erreur, il est sanctionné. Et quand un gendarme enfreint la loi et a des propos ou un comportement raciste, la sanction est immédiate et forte, je n’ai aucun état d’âme à la délivrer, car on ne peut pas être gendarme et enfreindre la loi. Mais les gendarmes qui dans leur quotidien sont insultés, bousculés, maltraités, à qui on prête des valeurs qui ne sont pas les leurs, c’est scandaleux.

Là, en l’occurrence, dans la manifestation que vous évoquez, le gendarme en effet est pris à parti. Ce gendarme, c’est un jeune gendarme. Tout jeune soit-il, nous avons trouvé des vidéos, il a été absolument parfait, du début jusqu’à la fin, gardant son calme, ne cédant pas à la pression et restant professionnel de bout en bout. Je l’ai appelé et je lui ai dit que j’avais envie de déposer plainte, sauf s’il ne le souhaitait pas. Je ne voulais pas le mettre en difficulté, porter plainte impliquant notamment qu’il aille témoigner. Il m’a dit que l’idée de la plainte lui allait, qu’il était partant, et donc j’ai déposé plainte. Encore une fois j’estime que c’est mon rôle. Être DG c’est un peu être « le père du régiment ». Je suis là pour protéger les gendarmes. Pour les sanctionner s’ils se comportent mal. Mais pour les défendre, tout simplement, quand ils font leur boulot, dès qu’ils font leur boulot et parce qu’ils font leur boulot. C’est un métier difficile, gendarme. Donc ils doivent savoir qu’ils peuvent toujours compter sur moi. C’est essentiel. Car on ne peut pas faire un métier comme ça sans savoir qu’on est protégé par quelqu’un. C’est le rôle du chef. Et celui qui n’a pas compris ça ne doit pas être chef. Il doit faire autre chose, mais pas chef…

Avez-vous des messages à faire passer à la population ?

J’aimerais simplement que la population prenne conscience que le gendarme la protège. Que le gendarme passe même sa vie à protéger la population et que la moindre des choses, et la seule chose !, que le gendarme attend en retour, c’est un minimum de respect. Je lis des choses de toute sorte, des mensonges, des envolées sur les gendarmes meurtriers… ; c’est franchement inadmissible. Nous avons des gendarmes hyper-engagés au service d’autrui, c’est ça la réalité. Et je pense la même chose des policiers ! Ce travail de gendarme et de policier est d’une difficulté phénoménale. On attend juste de la population ce respect. Un respect motivé par le fait que jour et nuit, 365 jours par an, les policiers et les gendarmes sont dehors et risquent leur vie pour que la population puisse vivre avec le maximum de sécurité. Si j’ai un seul message à passer c’est vraiment celui-là.

Un message aux responsables politiques également ?

Je parle tous les jours à nos autorités politiques. C’est une vraie chance pour un directeur général de la gendarmerie nationale, ce que l’arrivée de l’institution au ministère de l’intérieur a accentué. Sans langue de bois, je me bats évidemment pour avoir le meilleur budget possible, cela va avec la fonction. Mais mon vrai rôle, c’est d’employer au mieux les budgets que l’on me donne. C’est une vraie conviction, je vois les choses comme cela. Bien sûr on n’a jamais trop de moyens, mais c’est à nous aussi de faire des choix, et je suis le premier à devoir faire des choix, à prioriser. Pour une raison simple, d’ailleurs : nos budgets, ce sont les impôts de nos concitoyens. Alors j’essaie d’avoir cette vertu, je m’emploie à faire des choix raisonnables mais nécessaires pour remplir ma mission, et tout le monde doit défendre cette vertu-là. Les ministres sous l’autorité desquels j’ai travaillé et je travaille m’ont toujours incité à fonctionner ainsi et c’est une chose que j’estime saine. Je me bats pour emporter des décisions, mais si la décision n’est pas celle que je souhaite, je l’applique et je la fais vivre.

Quels sont vos loisirs et vos passions ?

En ce moment je ne vous cache pas que c’est un peu difficile pour les loisirs mais lorsque l’heure de la retraite sera venue, je donnerai du temps à mes proches, parce que du temps je leur en ai volé beaucoup, et il faudra que je leur rende. Je pense par exemple que je voyagerai, j’essaie de le faire un peu, mais je pense que je le ferai beaucoup, c’est un moyen de s’évader et d’en apprendre sur soi-même en allant voir ce qui se passe ailleurs. C’est quelque chose que j’apprécie. Je suis aussi un passionné de vidéos et de photos, donc les voyages offrent un vrai prétexte et un vrai moyen de profiter de ces deux passions. Donc refaire de la photo, de la vidéo, oui. J’adore aussi tout ce qui touche au numérique. Le sport aussi. J’ai eu la chance de tomber dedans petit. Je n’en ferai plus au même niveau aujourd’hui qu’avant évidemment, mais j’adore le sport. Si j’ai choisi la Haute-Savoie pour après, d’ailleurs, c’est aussi parce que c’est un département qui permet de faire des choses toute l’année avec une nature bienveillante et attractive, toute l’année. Bref, je profiterai du temps lorsque l’heure des loisirs et des passions sera venue, mais pour l’instant ce n’est pas le cas.

Miss Konfidentielle a récemment lancé un duel de citations. Des gendarmes ont été très forts. La citation de départ est « La patience a beaucoup plus de pouvoir que la force » Plutarque. Quelle citation choisissez-vous pour répondre à Plutarque ?

Pour un ancien gendarme mobile, et pour tous les « moblos » d’aujourd’hui, cette jolie phrase renvoie évidemment à toute la philosophie de notre action ! La patience, le sang- froid, le professionnalisme, le rappel du sens de la mission, de la protection des libertés dont celle de manifester. Donc je ne vais pas chercher à répondre à cette phrase que je trouve très belle ! Ajoutant simplement que l’existence et l’emploi de la force lorsqu’elle est légitime, au sens démocratique du terme, est un fondement républicain et une garantie de l’État de Droit. Cela n’a donc rien d’honteux ni de tabou.

Mais si vous me demandez une citation, quitte à ne pas être original aux yeux des gendarmes qui me liront, j’ai très envie de vous confier la phrase que j’ai sans doute dit le plus durant ma carrière et en tout cas la phrase que j’ai prononcée le plus grand nombre de fois depuis que je suis directeur général de la Gendarmerie nationale, et ce quelle que soit l’assemblée, qu’elle soit constituée d’élèves-gendarmes, de gendarmes, de responsables politiques, de visiteurs de la direction générale, etc. Cette phrase est la suivante et toujours la même : « Être gendarme c’est d’abord aimer les gens, aimer les gens et aimer les aider. » Parce que c’est vrai, déjà ! Et parce que nous existons pour cela, tout bonnement ! Nous exerçons un métier profondément humain, fait par des humains, avec en face de nous des humains. Un métier qui doit conduire chaque jour chacun d’entre nous, au fond, à dire bonjour madame, bonjour monsieur, comment allez-vous ?, est-ce que tout se passe bien ?, est-ce que je peux faire quelque chose pour vous ? Et ce le plus de fois possible en une journée ! Avec toujours un sourire, un mot gentil, de l’empathie. Je ne le répéterai jamais assez : « Être gendarme c’est d’abord aimer les gens, aimer les gens et aimer les aider. » Je commence systématiquement par cette phrase quand on me demande ce qu’est un gendarme, à quoi ça sert. Eh bien cela sert à ça, un gendarme. À servir la population, à la protéger, à l’aimer, à l’aider, à vouloir qu’elle aille bien. Le gendarme est aussi – et ainsi – une formidable machine à produire du lien social. Donc plus que jamais indispensable à notre société. Alors faisons-lui confiance, apprenons à le connaître et allons tous, de temps en temps aussi, en tant que citoyens, à notre tour, dire bonjour à nos gendarmes dans la rue. Soutenons-les et respectons-les. Ils le méritent vraiment.

Un grand remerciement pour votre engagement bienveillant et entier envers les gendarmes, la population et les élus. “La loi d’amour est la seule loi de vie ; la loi qui fait que chacun sent en soi l’immense unité humaine, et devient fort autant que tous ensemble” Alphonse de Châteaubriant.

Copyright obligatoire à respecter pour toutes les photos : Général Christian Rodriguez © SirpaGend 

3 commentaires
  1. Valérie Desforges dit

    🙏 Un grand merci à GendInfo pour la publication de son article ” Le directeur général de la gendarmerie se confie à Miss Konfidentielle ” 🙏 Bel été ! https://lnkd.in/eCZtS9B
    #RépondrePrésent #Gendarmerie #DGGN #ChristianRodriguez #GendInfo

  2. Valérie Desforges dit

    [RÉCOMPENSE] “Marianne d’Or” décernée à la #gendarmerie pour son opération #RépondrePrésent

    La Gendarmerie Nationale est pleinement engagée auprès de vous pour lutter contre les effets de la crise #Covid19.

    En plus de la mission fondamentale de protection, l’opération « RÉPONDRE PRÉSENT », c’est :

    ▪️ apporter une attention particulière aux plus vulnérables : seniors, victimes de violences intra-familiales, jeunes, et aux plus exposés : personnels soignants ;
    ▪️ renforcer et faciliter le contact grâce à la #BrigadeNumérique (H24 7/7)
    ➡️ https://lnkd.in/de6YtjQ ;
    ▪️ mettre en œuvre une offre spécifique de sécurité pour les entreprises et auprès des élus ;
    ▪️ innover et mettre à disposition nos moyens : laboratoire mobile de l’ Institut de Recherche Criminelle de la Gendarmerie Nationale (IRCGN) transformé en unité de dépistage COVID, en renfort de l’AP-HP
    ➡️ https://lnkd.in/dXaWiZg ;
    ▪️ renforcer la lutte contre la #cyberdélinquance : 5 300 cyber patrouilleurs, #C3N et réseau #cybergend.

    Ministère de l’Intérieur #C3N #Mariannedor #récompense #prix #VousProtéger #cyber #gendarmerie #criminalité #NotreEngagementVotreSécurité #tousmobilisés #IRCGN #ADN

  3. Durand dit

    Mille bravos, monsieur le Directeur pour votre si brillante carrière ! Et aussi pour la teneur de votre interview
    donnée et publiée !!!
    J’y ai découvert que vous avez dû “autopsier” l’affaire des paillotes corses, et donc le rôle inadmissible du patron
    des gendarmes du département. Sa mégalomanie ainsi que son action auraient voulu qu’il soit traduit devant
    un conseil d’enquête puis éjecté de notre Arme.
    Tout comme de telles sanctions auraient dû frapper l’autre officier supérieur responsable du fiasco de l’affaire des Irlandais. Une affaire que j’ai vu naître dans mon bureau de patron temporaire de la Compagnie vincennoise.

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