by Valérie Desforges

Interview de Etienne GIRARD, Chef du bureau Union européenne de la Direction de la coopération internationale et Coordinateur national EMPACT

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Miss Konfidentielle a eu l’honneur d’interviewer Etienne GIRARD, Chef du bureau Union européenne de la Direction de la coopération internationale et Coordinateur national EMPACT. Une double casquette qui lui va fort bien. Technicien, communicant, droit, humain, volontaire, ferme, fédérateur, doux… Aux multiples facettes, Etienne Girard ne peut laisser indifférent et gère parfaitement son parcours tout en sachant rester simple.

Bonjour Etienne,

Vous êtes né à Annemasse, est-ce bien cela ?

Bonjour Valérie.

Tout à fait, je suis très attaché à cette région qui m’a vu grandir ; en particulier le Chablais, territoire jouxtant le lac Léman, qui est la région de mes ancêtres et où vit encore une bonne partie de ma famille. Je pense que ces lieux ont beaucoup influencé la personne que je suis aujourd’hui. Son histoire riche et son patrimoine ont développé mon goût de l’histoire, ses paysages ma passion pour la nature, sa proximité avec l’Italie et la Suisse mon ouverture sur le monde…

Quel a été votre déroulement de carrière ?

J’espère que vous avez un peu de temps (sourire). J’ai eu un parcours assez riche et peu linéaire.

A 42 ans, je suis diplômé de Saint-Cyr et de l’Ecole de guerre. J’ai durant ma carrière eu à commander des unités et des services variés, avec sous ma responsabilité des militaires, des policiers ou des attachés d’administration. Chacune de ces expériences et des personnes avec qui j’ai travaillé m’ont apporté énormément.

Bien qu’il n’y ait pas de militaire dans ma famille, j’ai toujours voulu rejoindre les forces armées. Je pense que c’est ma passion pour l’histoire, mon goût du défi et de l’aventure et ma volonté de servir une cause qui me dépasse qui m’ont orienté vers ce choix.

J’ai donc tout naturellement rejoint un lycée militaire en classe préparatoire dans le but de présenter le concours de Saint-Cyr. Je garde un excellent souvenir des années de prépa Lettres passées au Prytanée national militaire de La Flèche (la Corniche brutionne). Les enseignements appris là-bas me servent encore aujourd’hui et j’y ai noué de solides amitiés.

Après trois années à l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr de 1999 à 2002 et un an en école d’application, j’ai choisi de servir à la Légion étrangère et plus particulièrement au sein du 2ème Régiment étranger de génie basé à Saint-Christol d’Albion.

C’est là que commence véritablement ma carrière. Je prends en août 2003 le commandement d’une section de légionnaires. Ce régiment est à l’époque le dernier né de la Légion étrangère. Tout est à construire, ce qui est excitant. Alors jeune lieutenant je dois parvenir à m’imposer auprès de militaires expérimentés. Les déplacements s’enchaînent et le travail ne manque pas entre les entraînements en montagne et les différentes missions en véhicule blindé dans le désert africain ou en pirogue dans la jungle amazonienne. C’est l’aventure !

Je décide de réorienter ma carrière et en septembre 2006, j’intègre l’Ecole des officiers de la gendarmerie nationale (EOGN) avec le grade de capitaine. À la sortie de la formation, je rejoins l’escadron de gendarmerie mobile de Grasse. De 2007 à 2009 je participe à de nombreuses missions en métropole et Outre-mer (en Nouvelle-Calédonie et en Guyane). A la tête de cette unité de plus d’une centaine de gendarmes mobiles, spécialisée dans le maintien de l’ordre public et dans les interpellations d’individus dangereux ou la sécurisation d’événements majeurs, je commande des dispositifs opérationnels en essayant d’économiser au maximum les forces tout en recherchant l’effet le plus efficace sur les adversaires. Je repars en Guyane, cette fois-ci sur la frontière avec le Surinam et combats à la fois la délinquance « traditionnelle » mais aussi l’orpaillage illégal en pleine forêt amazonienne. Deux missions en Nouvelle-Calédonie et deux projections en Corse sans compter d’innombrable sécurisation de matchs de foot sensibles m’occupent énormément. Quand l’escadron est de retour à la caserne je dois aussi gérer l’immobilier, les RH et les finances de mon unité qui est autonome avec son propre mess (restauration, hôtellerie), son garage automobile, son gymnase, ses différentes associations et l’ensemble des familles (près de 400 personnes) qui vivent sur place.

Après quatre belles années, je suis muté à l’été 2011 à l’autre bout de la France, à la tête de la compagnie de gendarmerie départementale de Vervins au Nord de la Picardie. La région semble beaucoup moins accueillante que la Côte d’Azur, infiniment plus sinistrée économiquement et socialement. Au final, je découvre une population attachante, des élus et autorités locales impliqués et des subordonnées qui font de leur mieux. Je me passionne pour l’action sur cet arrondissement très rural qui compte 126 communes, à la frontière entre le Nord, la Belgique et les Ardennes. Je prends du temps pour rencontrer les acteurs locaux et réorganise le service des unités. J’impose des modes d’action offensifs contre la délinquance. Assez vite cette délinquance, notamment d’appropriation, baisse fortement. J’en profite pour renforcer encore les liens avec les commerçants, les agriculteurs et les industriels. J’implique aussi beaucoup les élus locaux, que je vais parfois voir en vélo quand je fais du sport pendant mon temps libre. Ce commandement de 8 unités implantées sur 7 cantons différents, en liaison avec les représentants des autres institutions et des élus locaux me ravit. Je prends plaisir à nouer le plus de contacts possibles pour envisager des partenariats et ainsi mettre en œuvre des actions de prévention. Même l’insécurité routière, qui n’était pas ma priorité ni ma passion, arrive à baisser fortement.

C’est donc finalement avec regret que je quitte la Picardie pour Paris, en 2015, afin de rejoindre la Direction Générale de la Gendarmerie Nationale (DGGN). J’y travaille pendant un an sur des questions budgétaires.

Je décide alors de mettre mes connaissances en matière de relations internationales au service de la Direction de la Coopération Internationale (DCI). Cette direction mixte, composée à la fois de gendarmes et de policiers, travaille en inter-service et en interministériel sur les questions de coopération policière internationale. Je suis plus spécifiquement chargé de thématiques européennes. C’est un poste véritablement passionnant, qui requiert un fort sens du consensus pour parvenir à des accords en interministériel puis au niveau du conseil de l’UE. J’ai aussi l’opportunité de beaucoup me déplacer pour participer à des conférences ou des ateliers de travail à Bruxelles ou la Haye notamment, pour y faire valoir la position française.

En parallèle, je prépare et réussis enfin (sourire) le concours d’admission à l’Ecole de guerre que j’intègre en septembre 2018.

Quelles sont vos fonctions depuis le 1er août 2019 au sein du ministère de l’Intérieur ?

Diplômé de l’Ecole de Guerre, je suis de retour à la DCI le 1er août 2019 comme chef du bureau Union européenne dans un contexte sensible de préparation de la présidence française de l’UE (PFUE) et de réorganisation de la DCI.

Le bureau Union européenne (BUE) de la DCI est chargé d’assurer la préparation, la négociation, le suivi ou encore la coordination de dossiers européens dans le domaine « justice et affaires intérieures » (JAI). L’action quotidienne du bureau s’intègre dans deux processus décisionnels : national et européen. Elle implique aussi le traitement de matières opérationnelles, stratégiques ou politiques, en liaison permanente avec les services de terrain, les différentes directions du ministère de l’Intérieur et le Secrétariat général des affaires européennes (SGAE).

Le rôle de mon équipe est de préparer les positions des services français de polices et de gendarmerie qui seront portées au niveau des institutions européennes. Je travaille donc, avec les membres de mon bureau, en lien étroit avec le SGAE, avec la nouvelle Direction des affaires européennes et internationale du ministère de l’Intérieur et avec les autres ministères concernés (Justice, Affaires étrangères et Economie notamment). Le but est donc de définir une position commune de la France et de la défendre au niveau européen avec nos partenaires, en s’appuyant sur nos collègues de la Représentation permanente basés à Bruxelles.

J’ai l’immense plaisir de coordonner et d’animer une équipe d’une douzaine de policiers, gendarmes et attachés d’administration qui sont très autonomes et professionnels. En effet, tous sont spécialisés dans des domaines très spécifiques et connaissent parfaitement leurs dossiers. Il s’agit de répartir les tâches, de mettre en cohérence des positions élaborées dans une perspective d’ensemble. Cela crée une excellente dynamique de travail et permet d’avoir une vraie expertise tout en gardant une connexion avec les besoins du terrain. Chacun de ces agents travaille sur des aspects différents de la coopération policière : l’espace Schengen, la cybercriminalité, le suivi des groupes de travail spécialisés, etc …

En parallèle, j’assume aussi le rôle de coordinateur national du projet européen EMPACT de lutte contre la criminalité organisée en Europe. Je travaille au développement et à la meilleure connaissance de cet outil de lutte contre la criminalité organisée. Le cycle EMPACT (acronyme pour : « European Multidisciplinary Platform Against Criminal Threats ») est une méthodologie mise en place en 2010. Son but est de lutter contre la criminalité grave et organisée au niveau européen. Il s’agit de renforcer la coopération entre les services répressifs des États membres, les douanes, les Institutions et Agences de l’UE, certains pays Tiers et des partenaires publics ou privés.

Le cycle EMPACT actuel a débuté en 2018 et se terminera fin 2021. Il comporte 10 priorités, fondées principalement sur les recommandations énoncées dans le rapport d’évaluation de la menace réalisé par Europol, le SOCTA de l’Union Européenne (Serious and Organized Crime Threat Assessment).

Ces 10 priorités sont :

  • thématiques : la cybercriminalité (fraude aux moyens de paiement / exploitation sexuelle des enfants / cyber-attaques) ; le trafic de drogues (cannabis, cocaïne, héroïne / nouvelles substances psychoactives et synthétiques) ; l’aide à l’immigration irrégulière vers l’UE ; les vols et cambriolages organisés ; la traite des êtres humains ; la fraude aux droits d’accise et fraude intracommunautaire ; les armes à feu ; la criminalité contre l’environnement.
  • horizontales: la criminalité financière, le blanchiment et le recouvrement des avoirs criminels ; la fraude documentaire.

Pour découvrir dans le détail ces priorités et leur élaboration, j’invite vos lecteurs s’ils le souhaitent à regarder les documents du Conseil de l’UE et d’Europol suivants :

EU Policy Cycle – EMPACT

La mise en application de ces priorités est ensuite confiée aux services répressifs des États membres qui vont piloter les actions opérationnelles ou simplement y participer. Des financements dédiés sont également mis à dispositions des enquêteurs qui participent à ce dispositif.

Tout ceci peut sembler complexe et technocratique. En réalité, il s’agit d’un dispositif qui permet l’arrestation de criminels et des saisies importantes. Néanmoins comme sur beaucoup de sujets européens, je note un important déficit de communication, c’est bien le sens de notre échange de ce jour !

Des résultats opérationnels concrets très significatifs sont obtenus par ce dispositif comme vous pouvez le lire sur le site du Conseil de l’UE :

EMPACT: 2019 results
EMPACT: Combating international organised crime together

J’invite également vos lecteurs à suivre le compte Twitter très instructif Empact_NEC France

Souhaitez-vous aborder des sujets liés à vos actualités ?

Notre actualité est chargée car au-delà du déménagement et de la réorganisation de la Direction à laquelle j’appartiens, mon bureau doit mener de front un certain nombre de dossiers importants.

Mes équipes travaillent actuellement au suivi des présidences du Conseil et préparent la future présidence française au premier semestre 2022. La France devrait avoir à cœur de mettre en avant les enjeux liés à la sécurité. Nous travaillons donc pour être prêts sur ces dossiers.

Le Conseil est l’une des principales Institutions de l’Union européenne. Avec le Parlement européen, il vote les projets de textes que la Commission propose. Chaque pays assure la Présidence du Conseil à tours de rôle pendant 6 mois. Nous avons tout juste fini la présidence allemande, actuellement ce sont les Portugais qui assurent ce rôle, puis la Slovénie avant nous, finalement. Lorsqu’un pays assure la Présidence, il est en charge de diriger les débats et les négociations. Il s’agit d’une opportunité de mettre en avant les enjeux qui sont importants pour lui et de dégager des compromis.

Cette échéance politique coïncide avec une autre : le lancement du prochain cycle EMPACT 2022-25. Les nouvelles priorités seront à définir et à négocier au printemps puis à l’été. Le but est vraiment de coller aux besoins opérationnels des services enquêteurs et également de s’adapter aux nouvelles menaces criminelles transnationales.

De plus, nous avons actuellement l’évaluation Schengen de la France. Il s’agit tous les 4 ou 5 ans d’une évaluation des pays membres de l’espace Schengen par la Commission et les États membres de la bonne conformité aux règles de l’espace Schengen. C’est un sujet sensible comme vous pouvez l’imaginer, spécialement dans un contexte européen marqué par les discussions relatives au futur Pacte sur la migration et l’asile et par la perspective stratégique que représente la Présidence française du Conseil de l’Union Européenne au premier semestre 2022.

La réforme prochaine du mandat d’Europol nous occupe aussi. Notre service est impliqué dans les négociations sur l’élargissement du mandat de cette agence en liaison avec nos collègues de la DCPJ (Direction Centrale de la Police Judiciaire) notamment. Nous sommes également concentrés sur les suites du Brexit et beaucoup d’autres sujets d’actualité qu’il serait trop long de détailler ici.

Enfin, bien évidemment, nous avons eu fort à faire en réaction à la crise sanitaire de la Covid. Malgré une chute de certains trafics avec le confinement, nous avons observé la hausse d’autres activités criminelles en particulier sur Internet. La situation sanitaire a vu aussi apparaître de nouveaux trafics, sur les masques ou les matériels médicaux par exemple, sans oublier les vaccins qui pourraient également faire l’objet de trafic ou de contrefaçons. Le développement de nouveau type de criminalité doit être scruté de près afin de pouvoir le prendre en compte dans le cadre du nouveau cycle EMPACT, comme ce fut le cas dans le cycle actuel pour la criminalité environnementale. Cette forme de criminalité est d’ailleurs encore trop méconnue à mon sens mais vous avez eu l’occasion déjà d’en parler à plusieurs reprises dans vos articles. Je prends l’exemple de votre interview de Jacques Diacono, Chef de l’Office Central de Lutte contre les Atteintes à l’Environnement et à la Santé Publique (OCLAESP).

Vous êtes passionné par votre vie professionnelle. L’êtes-vous tout autant par ailleurs ?

Bien sûr, je me passionne pour plein d’autres choses.

J’apprécie tout spécialement les sports de montagne et un peu les sports de mer, voire les deux (soucis toujours du consensus – sourire) : donc le kayak de mer comme en rivière entre autres !

Je raffole du ski de piste, de fond et de randonnée. Sinon, de manière hebdomadaire, je pratique surtout le vélo et la course à pied. Vous l’avez compris, j’aime la nature et le sport (sourire).

Je m’intéresse à la géopolitique, aux œuvres philosophiques ou de science politique. A ce titre, je relis avec plaisir les écrites d’Hannah Arendt, qui éclaire à mon sens d’une réalité criante l’actualité. Les récits des périples de Sylvain Tesson ou les ouvrages de fantasy de CW Lewis me permettent de m’évader.

Bien sûr j’aime aussi les voyages (pro et perso), les découvertes de nouveaux lieux, de nouvelles personnes, de nouveaux défis. Je n’aime pas rester enfermé au bureau ou à la maison.

Je me sens tout autant dans mon élément, lorsque je participe à des conférences européennes comme expert que lorsque je parcours la forêt amazonienne, le désert djiboutien ou la Nouvelle-Calédonie.

Je pense à Bergson et à sa citation inspirante « Il faut agir en homme de pensée et penser en homme d’action. »

La Haute-Savoie me permet de me ressourcer. Il est probable que je la rejoigne lorsque sonnera l’heure de la retraite. Qui sait, peut-être que je m’installerai alors au hameau Chez les Girard… (sourire).

Hameau chez les Girard dans le Chablais (Haute-Savoie) © Etienne Girard

Miss Konfidentielle espère que cet entretien vous aura éclairé en bien des points, tant sur le parcours et la personnalité d’Etienne Girard, que sur ses fonctions relatives aux enjeux européens de sécurité intérieure.

Notes importantes

Il est obligatoire d’obtenir l’autorisation écrite de Valérie Desforges, auteur de l’interview, avant de reproduire tout ou partie de son contenu sur un autre media.


Légendes et copyright des visuels à respecter obligatoirement

– Visuels qui défilent en tête de l’interview :
En Une : Etienne Girard en visite à Vienne (au Joint Operational Office) © Etienne Girard
En 2 : Remise de décorations à l’ambassade d’Espagne à Paris © Etienne Girard
En 3 : Etienne Girard au Conseil de l’UE à Bruxelles © Etienne Girard
En 4 : Étienne Girard et son équipe resserrée : la commandante de police Alexandra Lefebvre  – NEC “alternate” et le chef d’escadron (TA) Marc Pachot – adjoint BUE © Etienne Girard
En 5 : Stage du Collège européen de police (CEPOL) © Etienne Girard
– Visuel intégré dans l’interview :
Hameau chez les Girard dans le Chablais (Haute-Savoie) © Etienne Girard
2 commentaires
  1. G. VALLE dit

    Merci Miss Konfidentielle pour cette interview de l’un de mes chefs.
    Chef ? Mon Chef ? M. Étienne GIRARD ? Oui ! car à l’instar de la formule consacrée « Légionnaire un jour, Légionnaire toujours » qui a cours à la Légion Étrangère (ma seconde famille… adoptive), on peut clairement penser et dire « gendarme un jour, gendarme toujours »…. !
    Donc, Mes respects M. Girard et Bravo ! L’EMPACT est un sujet très important auquel j’ai pu ponctuellement participer. La France y tient pleinement sa place.
    Très belle reconnaissance de la compétence de la Gendarmerie Nationale et de l’OCLAESP, cet office central de PJ auquel je suis très attaché.
    Bon vent M. GIRARD, en Haute-Savoie ou ailleurs… Nous savons pouvoir compter sur vous.

    1. Etienne Girard dit

      Merci Major pour votre sympathique message et bravo pour votre engagement!
      Etienne Girard

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